Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais la faute n’en doit être imputée ni à Mme de Condorcet, ni à son mari. La présidente Dupaty, mal conseillée, prétendit que son devoir de tutrice ne lui permettait pas de souscrire à un pareil désir. Ce fut en vain que Condorcet écrivit à Fréteau[92]: «Mon cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale de la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans toutes les familles honnêtes ces sortes de dispositions sont respectées jusqu’au scrupule. J’en ignorais l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma femme, en rangeant quelques fragments que son oncle lui avait confiés, a trouvé enveloppé et non cacheté le papier dont je vous ai envoyé l’exacte copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment une disposition de confiance et, par conséquent, aucun billet, aucun titre de propriété, d’aucune espèce, ne peut y être compris... Rien de plus simple qu’une telle disposition; il est naturel de laisser ses papiers à une personne de ses amies qu’aucune des relations qu’on a pu avoir ne peut offenser et qui verra tout avec l’indulgence de l’amitié. Il est naturel encore qu’un homme occupé toute sa vie de littérature et de philosophie, laissant des ouvrages commencés, en rende dépositaire un homme de sa famille qui a toujours cultivé les lettres et la philosophie, surtout lui connaissant des opinions assez conformes aux siennes et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires. Si cette disposition faite en faveur d’une jeune femme peut paraître extraordinaire à des esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la remettant à un mari de mon âge doit dissiper tous les nuages. J’ose croire aussi ma réputation assez bien établie pour être sûr qu’aucun créancier ne me supposera l’intention de lui dérober une partie de son gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de la défiance, elle ne serait pas sincère, d’autant plus que la disproportion très grande de la masse des dettes et de celle des biens ne peut leur laisser aucun motif raisonnable d’inquiétude.

«Mme Dupaty connaît mon amitié pour elle et pour ses enfants. Nous avons été assez heureux pour lui donner des preuves de notre zèle pour la gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de ses enfants et, sûrement, elle a une âme naturellement trop sensible et trop bonne, un cœur naturellement trop droit et trop pur pour nous faire l’injure de voir avec regret ce dépôt passer dans nos mains. Elle sait bien que nous n’en ferons jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle et son attachement pour la mémoire de son mari puisse applaudir. Elle doit penser que nous prendrons les précautions nécessaires pour que ces papiers retournent à leur source en cas d’accident et cette assurance doit lui ôter la seule inquiétude qu’elle puisse avoir.

«M. Dupaty a fait cette disposition en partant pour aller achever à Rouen la noble et courageuse action qui lui assure l’immortalité[93]. Je n’y vois point de trace de précipitation, mais seulement peut-être le manque de ces précautions multipliées qu’inspire la défiance, lorsqu’on a le malheur de ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et les égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était éloigné d’avoir à craindre...

«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur l’objet dont vous m’avez parlé. J’espère que la manière un peu différente dont nous l’envisageons n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je vous abandonnerais volontiers mon opinion par déférence pour vos lumières comme par le désir de ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il était en mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance d’un homme qui n’est plus.

«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions tous deux d’agréer les assurances de notre tendre et inviolable attachement.»

C’était là le langage de la raison et du respect pour la volonté des morts. Cependant Fréteau n’en fut guère touché[94]: «Je sais, mon cher neveu, répond-il à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty partageait quelques-unes de vos opinions; mais, d’une part, il ne les avait pas toutes, à beaucoup près; par exemple vos idées sur la parfaite sécurité où doivent être toutes les nations de l’Europe à l’égard des entreprises du despotisme et sur le danger imminent qu’elles doivent apercevoir, au contraire, dans les aristocraties, l’affectaient douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y a pas trois mois, en me remettant les écrits où vous publiiez ces aperçus pendant que la magistrature était réduite au silence et une foule des membres de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore quelquefois de la liberté que vous vouliez bien lui laisser de ne pas partager toutes vos opinions et il a pu croire qu’en la choisissant personnellement pour dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire de ses compositions, il ne lui interdisait pas le droit de déférer sur ce point à ses propres lumières, à celles d’une veuve si bien méritante, à celles de ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les vôtres, quoique d’une manière toujours subordonnée à vos idées. Si ma nièce en usait ainsi, si même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question peut avoir d’irrégulier dans la tournure pour laisser à sa tante la disposition des papiers de confiance, comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne paraîtrait à personne avoir exposé cette confiance du testateur à être compromise ou troublée. Peut-être même louerait-on (au moins quelques esprits assez droits le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette réunion de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien n’est point équivoque et auquel on ne croirait point que vous eussiez fait à tort le sacrifice de la confiance exclusive d’un homme qui n’est plus. Quand je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne vous sépare pas de ma nièce qui n’est aux yeux de personne ce que vous appelez une jeune femme et qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le besoin d’aucun appui extérieur à une raison aussi ferme et aussi exercée que la sienne.»

Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son conseil[95], la présidente Dupaty laissait parfaitement voir les motifs de sa résolution et le fond de sa pensée: «Ma nièce et son mari, homme de lettres et philosophe connu par des maximes fort opposées à celles de la magistrature, ou leurs héritiers peuvent, soit en ce moment, soit à quelque autre époque voisine de l’établissement de mes enfants, disposer de ces papiers d’une manière qui compromette la mémoire de leur père, déjà si fortement attaquée par l’envie, la prévention ou la malignité et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout mon respect pour les volontés du défunt qui, depuis trois ans environ, était l’ami très intime de ma nièce et jusqu’à un certain point de son mari, je crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui semble un peu pénible pour moi après une union de dix-neuf ans qu’autant que le titre en est valable...»

En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance ni en Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait bien montré, dès le lendemain de la mort du Président, en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore[96] que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait voulu laisser sous la direction de Mme de Condorcet le plus longtemps possible.

Sophie s’en était montrée très affectée. Cette jeune fille l’aimait, pourquoi la séparer d’elle? «Comment voulez-vous, écrivait-elle à sa tante[97], qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle avait pour son père? Comment voulez-vous entrer dans son cœur pour la diriger, pour y faire germer la piété, pour gouverner le développement de sa sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse et devenir son amie en l’éloignant de celle qu’elle a déjà, en lui demandant après la perte qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une seconde perte? Ah! permettez que je m’arrête ici et que je parle à votre cœur. De bonne foi, peut-il se flatter d’obtenir par de pareils moyens la confiance et l’amour?

«Vous manquez absolument le but essentiel de mon oncle. En attirant à lui cette enfant, ce but était aussi chrétien que raisonnable. Il voulait: 1o développer sa sensibilité, persuadé qu’un être très sensible et surtout une femme ne pouvait manquer d’avoir, un jour, la douceur, la bonté, le besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle, enfin toutes les qualités aimables et toutes les vertus domestiques, nécessaires au sexe; 2o il voulait surtout s’emparer en quelque sorte de cette sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié, par l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver à l’âge d’être mariée sans que son cœur eût fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur si rarement réuni de l’amour et de la vertu, du penchant et du devoir... Il est une réponse secrète que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez point et à laquelle je ne refuserai point de répondre. Vous me craignez sous le rapport de la religion. Vous craignez mon influence et celle de M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous auriez raison de la craindre si le caractère de M. de Condorcet, son amitié pour vous, son respect pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son indifférence extrême sur cet objet ne vous assuraient qu’il ne le traitera jamais d’aucune manière devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis vous répondre et que vous n’avez point à craindre la contrariété de mes opinions avec vos principes et que, dans les détails, les différences qui s’y trouvent ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous avez pu voir que, depuis que je suis ici, je n’ai rien conseillé à Eléonore sans vous en parler et je vous promets encore cette déférence quelque mal reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de jamais l’éloigner des grandes vues de la religion et de l’influence qu’elle doit avoir sur la conduite, je l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par les mêmes moyens, mais par des motifs que je crois plus touchants et plus efficaces.»