En perroquets!
Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des Monnaies soit pour retourner à Villette, où elle avait laissé tant de souvenirs, soit pour aller passer quelques jours à Auteuil, chez une femme illustre et bonne, qui devait l’aimer bientôt comme une seconde mère.
Condorcet, plusieurs années avant son mariage, avait été conduit par Turgot, chez Mme Helvétius, dans cette petite maison d’Auteuil «où l’on fêtait encore les saints de l’Encyclopédie». Dupaty, Roucher, Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans cette calme retraite, Condorcet avait goûté, avec les joies de l’amitié, la douceur des longues causeries dans un milieu sympathique où sa timidité n’avait rien à redouter.
Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces quatre familles illustres qu’on appelait les Grands chevaux de Lorraine, était née en 1719; sans fortune et comme elle avait vingt frères ou sœurs, ses parents avaient accepté avec empressement la proposition de Mme de Graffigny, tante de l’enfant, qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant de son éducation et de sa présentation dans le monde. En 1740, la tante et la nièce, celle-ci dans toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient à Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi beaucoup de beaux esprits, Turgot et Helvétius; celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là petit abbé en Sorbonne.
Frappé de la beauté de Mlle de Ligniville, Helvétius la demanda en mariage: l’union fut célébrée le 17 août 1751.
Les jeunes époux partagèrent leur temps entre les terres de Voré et de Lumigny et l’hôtel de la rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis aux gens de lettres et aux philosophes.
Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles et réglé ses affaires, Mme Helvétius s’établit à Auteuil dans une maison qu’elle venait d’acheter à Quentin de la Tour, le fameux pastelliste.
Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude. Aussi, dans sa maison ensoleillée, remplie d’oiseaux et des plus beaux angoras du monde, voulut-elle avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux amis de son mari, les abbés Lefebvre de la Roche et Morellet.
Il y avait aussi une chambre toujours prête pour le jeune ménage du poète Roucher et pour la petite Eulalie que Mme Helvétius avait rebaptisée du joli surnom de Minette qu’elle avait porté, elle-même, dans sa jeunesse.
Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis; celui-ci ne tarda pas à devenir, comme La Roche et Morellet, le commensal ordinaire de la maison.