Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours, aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait sans doute jamais été publié.
J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne l’avez pas voulu.
Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance.
Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.
Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies, la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces délicates et les pensées sérieuses.
Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs, toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins, jamais les convictions de sa jeunesse.
Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789.
Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.
Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités de leur âme.