On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes, quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une petite paire de ciseaux».

Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme propriétés d’émigré.

Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir était de rester aussi près que possible du proscrit.

Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes: Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail.

Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au no 352 de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux, des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses malheurs d’épouse.

Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir!

Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité.

Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui lui fut très pénible.

Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister paisiblement par ses travaux[148]».

C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins, le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les femmes veulent sauver parce que,—et il faut en convenir,—il est joli; c’est celui que Marat appelait le furet de la Gironde, car on sent que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée, celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les femmes ont pris sous leur sauvegarde.