Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements de ton pauvre Pierre.»
Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir. La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour? Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles! Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus, je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154], alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes bras!...»
Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement, tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:
«Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont avertis et aux aguets... Je fais des vœux pour que cette décade finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous. Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps, ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»
Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient, nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.»
A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et menacés, eux aussi, de l’échafaud.
Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet.
Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma, quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari.
Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible.
Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne purent la distraire de son malheur.