Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites par trente.»
Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené, Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier, qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres, dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les en fit sortir.»
La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés dans les autres classes.
La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat.
Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont, Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité, pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier s’y trouvaient naturellement mêlées.
Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans les Derniers jours du Consulat[210], prétend que Fouché, aidé par ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité, parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à les protéger contre cette imputation calomnieuse.
Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu de Montmorency et chez Mme de Staël.
C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but poursuivi.
Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait, dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et Rougier de la Bergerie.
L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique, mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans votre département ou le recommander à Quinette.»