Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne, tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV, qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].
François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de 1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement de Paris.
Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune; mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la jeune femme[5]:
«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur. Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et le feu concentré n’en est que plus ardent.»
Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.
En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:
«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président, sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite, parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins attachée.»
Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne l’appelait que la sublime Grouchy; et son frère, le conseiller, la dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit, femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon pouvoir.»
En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur Adélaïde,—celle qui sera Mme Dupaty,—disait[9]: «L’habitante de ces lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien j’ai été sensible à notre séparation.»
La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.