«Mme de Condorcet est morte le dimanche 8 septembre. Elle demanda à être enterrée avec les pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou dix parents et amis ont accompagné les restes de cette excellente femme au Père-Lachaise. Sa tombe est près l’avenue où repose mon pauvre ami[246].»
Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel[247]: «Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup qui vous a frappé; je vous ai cherché chez vous. J’étais loin de m’attendre à ce malheur; depuis quelques jours au contraire, j’étais tranquille. Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins, savoir des nouvelles... Ma femme partage tous mes sentiments et veut que je vous le répète bien. Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur bien serré.»
De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg, le 6 octobre 1822, s’adressait au même correspondant[248]:
«Quelque douloureuse que dût être notre entrevue, je la désirais vivement; quelque amères qu’eussent été les larmes que nous aurions versées ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de vous témoigner tous mes sentiments d’estime et d’affection. C’est en obéissant religieusement aux vœux constants de l’amie dont la perte est irréparable pour nous, vœux toujours partagés par vous et qui tendaient à ce que je devinsse un homme digne de ce nom que je tâcherai de vous prouver ces sentiments et qu’en même temps je mériterai votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire de notre amie. Le neveu et l’objet constant des soins de Mme de Condorcet ne saurait vous être indifférent.»
Immense fut la douleur de Mme O’Connor qui consacra à la mémoire de sa mère quelques pages touchantes.
Quant à Mme Cabanis, elle écrivait le 3 septembre 1823, à son frère Henri, que nous avons connu chevalier de Malte avant 1789[249]: «Le 8 de ce mois, il y aura un an que nous avons perdu cette chère Sophie de Condorcet; je la regrette sans cesse. Après mon mari et mes enfants, elle était ce que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que mon mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient de faire...»
Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû à Sophie le bonheur et l’aisance de la vie, fut le moins affligé de tous ceux qui l’avaient connue. Son testament, en date du 19 octobre 1823[250], montre qu’il n’avait pas attendu longtemps pour se consoler. Pas un souvenir n’était laissé, pas un mot n’était dit pour la fille ou pour les petits-enfants de Mme de Condorcet[251].
Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant des souvenirs qui auraient dû lui être bien chers. Le 30 mars 1842, Mme Cabanis, qui, elle, n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient appartenu à Sophie et lui écrivait:
«Mon ami, voici encore une restitution que je vous fais. Des livres à vous qui remplissent ce panier et d’autres livres, encore à vous, qui sont en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre âme des souvenirs qui ont un côté douloureux, ils y remuent aussi, j’en suis sûre, une masse de tendresse imperturbable et qui doit être profonde et douce jusqu’à votre dernier jour.»
Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques relations avec vous m’auraient conservé quelques parcelles de ces richesses dont, autrefois, mon âme et mon esprit se sont nourris.»