Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
Improbus et verè rusticus ille fuit.
Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses Nouvelles[100], parle de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:
Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].
Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de Périclès, les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs de la société, et principalement dans les plus hautes classes[102].
Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison Chigi, eut pendant très-longtemps à sa disposition les titres et les documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis plusieurs siècles.
Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome.
Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de ses États et particulièrement des mines d'alun de la Tolfa, et dans toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé, car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par Fea[103], c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à prendre le nom et les armes[104].
Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino Chigi dans la correspondance des Médicis, et il y est considéré comme un associé et comme un ami.
Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea[106], dit qu'il possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité, Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi, de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de la supériorité de l'art sur la richesse[107]!
Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée. Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les fresques de la salle de la Signature, que s'établirent entre eux ces relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et de l'autre sur le goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette intimité est rapporté par le savant Fea[108]. Il paraît qu'au milieu de ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit aujourd'hui, de plateaux destinés à porter des rafraîchissements, selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait: