L'année suivante, il conduisit sa jeune épouse à Venise, pour les fêtes de l'Ascension. Il lui fit visiter cette ville en compagnie de ses deux soeurs Polixène et Françoise Castiglione, mariées, l'une à Jacques Boschetto, l'autre à Thomas Strozzi, chevaliers mantouans. En considération du comte, ces dames furent reçues avec beaucoup-d'honneur dans cette merveilleuse ville, où elles vécurent dans l'intimité du célèbre Andréa Gritti, qui par la suite devint doge, de Maria Gradeniga et de deux autres dames de la famille Morosina.
Peu de temps après le retour du comte à Mantoue, dans le mois d'août 1517, il lui naquit un fils, auquel il donna le nom de Camille. Le duc Alphonse de Ferrare lui écrivit à cette occasion pour lui offrir ses affectueuses félicitations[164].
Au milieu des loisirs que lui laissait sa retraite des affaires publiques, le comte s'occupa de mettre la dernière main à son livre du Courtisan. Il l'envoya, en octobre 1518, à son ami Bembo[165], afin qu'il le revît et qu'il lui fît connaître son opinion avant de le publier. Les lettres italiennes de Bembo ne rapportent aucune correspondance à ce sujet entre l'auteur des Asolani et le Castiglione; mais il n'est pas douteux que le Bembo dût donner son assentiment à un ouvrage qui est encore aujourd'hui considéré comme un modèle de beau langage et de belles pensées. Nous avons dit à quelles circonstances il dut son origine. La cour d'Urbin, du temps du duc Guidobaldo, était le rendez-vous des savants et des littérateurs. Ce prince, tourmenté de la goutte, ne pouvait prendre part aux joutes, tournois et autres exercices de corps. Il se contentait d'assister à ces exercices; mais il aimait surtout à s'entretenir avec les hommes distingués que sa réputation et sa bienveillance avaient attirés à sa cour. Toutes les heures de la journée étaient donc bien employées. Mais il arrivait souvent que le duc, accablé par la douleur, allait se reposer après le dîner. C'était le moment où ses hôtes se réunissaient dans les appartements de la duchesse Elisabeth Gonzague, où se rendait, de son côté, madame Emilia Pia, qui, par la grâce de son esprit, la sûreté de son jugement et pour ses vives reparties, paraissait le principal ornement de ces assemblées. La conversation roulait sur divers sujets alors à la mode, et particulièrement sur les qualités nécessaires pour former un courtisan accompli, ou, comme on aurait dit en France cent ans plus tard, un parfait gentilhomme. Ce sont ces conversations que le Castiglione, à l'imitation du dialogue de l'orateur de Cicéron, rapporte dans son livre, bien qu'il se défende d'avoir pris part à ces entretiens, par la raison qu'ils auraient eu lieu pendant son voyage en Angleterre; mais ils lui auraient été communiqués par des personnes très-dignes de foi[166]. Les interlocuteurs de ce dialogue sont la duchesse Elisabeth et madame Emilia Pia, madame Costanza Fregosa, le comte Gaspard Pallavino, César Gonzaga, Bernardo Accolti, surnommé l'Unico Aretino (qu'il ne faut pas confondre avec Pietro Aretino, l'ami du Titien), Ottaviano Fregoso, Federigo Fregoso, Pietro Bembo, Bernardo da Bibbiena, le comte Lodovico di Canossa et Giuliano di Medici.
Ces personnages distingués étaient tous plus ou moins liés avec le Castiglione; aussi, malgré cet abri derrière lequel sa modestie s'efforce de se cacher, le Castiglione n'en doit pas moins être considéré comme l'auteur de ce traité, dans lequel il a semé à profusion les plus belles fleurs de la langue italienne et des connaissances acquises de son temps. Le livre del Cortegiano est encore aujourd'hui considéré par les Italiens comme un des plus parfaits modèles de leur noble et belle langue. Il est à remarquer toutefois que le comte ne voulut pas s'astreindre à n'employer que les termes admis par le seul idiome toscan, qu'il avouait ne pas savoir assez à fond; mais, choisissant, suivant l'exemple du Dante, dans tous les dialectes italiens, les expressions les plus belles et les tournures les plus élégantes, il en composa, grâce à son jugement, un ensemble si parfaitement harmonieux, d'un style si pur et si entraînant, qu'il n'existe peut-être pas en italien un livre que, sous le rapport de la justesse des expressions, on puisse comparer au traité del Cortegiano[167].
Le style de l'ouvrage n'est pas ce qui doit frapper le plus un étranger à la belle contrée ovè il si suona: mais ce qui assurera toujours au livre du Castiglione une place distinguée parmi les écrivains du seizième siècle, c'est qu'il donne une idée exacte des qualités que devait posséder à cette époque un homme de cour, un gentilhomme accompli. Ce traité peut, sous certains rapports, être opposé avec succès au livre du Prince de Machiavel, écrit, comme on sait, sous les inspirations de la politique astucieuse et cruelle de César Borgia. Ainsi, tandis que le secrétaire florentin vante la dissimulation, la ruse et la fourberie, et recommande, ou tout au moins présente, sans aucun scrupule, l'emploi de la force et même de la cruauté, et le mépris de tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes, comme les moyens les plus sûrs de gouvernement, on aime à voir le Castiglione, vivant à la même époque et assistant au spectacle des mêmes crimes, s'inspirer des plus pures maximes de la philosophie antique et des plus saints préceptes de l'Évangile, et soutenir qu'un courtisan, véritablement digne de ce nom, doit toujours défendre la vérité et ne jamais craindre de la faire connaître à son prince[168]; que le prince, de son côté, doit tellement l'avoir à coeur, qu'il ne doit rien négliger pour parvenir à la découvrir[169]; allant jusqu'à soutenir que la dissimulation poussée trop loin chez les peuples est surtout nuisible au prince[170].
Mais le passage peut-être le plus remarquable de ce livré, est celui où, sur la demande d'Ottaviano Fregoso, les interlocuteurs, hôtes de la cour d'Urbin, examinent la question de savoir quel est le gouvernement le plus propre à rendre les hommes heureux; si c'est celui d'un bon prince, ou le gouvernement d'une bonne république? Il nous a paru curieux de citer ce passage en entier, non pas seulement parce qu'il montre chez Fauteur des idées fort justes, mais pour faire voir que dans ce siècle, tous les hommes d'État, quoi qu'on en ait dit, n'entendaient pas et ne pratiquaient pas la politique à la manière de Machiavel et de César Borgia. Voici la traduction de ce passage[171]:
«Je préférerais toujours le règne d'un bon prince «(à la république), répondit le seigneur Ottaviano «Fregoso, parce que c'est un pouvoir plus conforme «à la nature; et, s'il est permis de comparer «les petites choses aux grandes, c'est un «pouvoir plus semblable à celui que Dieu a établi, «puisque, seul et unique, il gouverne l'univers. «Mais, sans citer cet exemple, voyez dans ce que «produit l'industrie humaine, comme les armées, «les grands navires, les édifices et autres choses «semblables, tout se rapporte à un seul qui gouverne «à sa guise. De même, dans notre corps, tous «les membres travaillent et se fatiguent au gré du «coeur. En outre, il paraît convenable que les «peuples soient gouvernés par un prince, de la «même manière que certains animaux, auxquels la «nature enseigne l'obéissance comme une chose «très-nécessaire. Voyez les corbeaux, les grues et «beaucoup d'autres oiseaux, quand ils font leur «passage, ils se choisissent toujours un chef qu'ils «suivent et auquel ils obéissent. Et les abeilles, ne «respectent-elles pas leur roi comme si elles étaient «douées de raison, et avec autant et plus de «soumission que les peuples les plus respectueux et les «plus soumis? C'est là une preuve convaincante «que le pouvoir des princes est plus conforme à «la nature que le gouvernement des républiques.
«Alors messire Pierre Bembo répondit: Pour «moi, il me semble que la liberté nous ayant été «accordée par la volonté de Dieu, comme le premier «des biens, il n'est pas conforme à la raison «qu'elle puisse nous être enlevée, ni qu'un homme, «plus qu'un autre, ait seul le droit d'en jouir; ce qui «arrive sous la domination des princes, qui tiennent «leurs sujets dans la plus étroite servitude. Mais «dans les républiques bien gouvernées on conserve «cette liberté: outre que, dans les jugements et les «délibérations, il arrive le plus souvent que l'opinion «d'un seul est plus sujette à l'erreur que celle «de plusieurs, parce que le trouble, soit par colère, «soit par mépris ou par cupidité, entre plus facilement «dans l'esprit d'un seul que, dans l'opinion «de la multitude, laquelle, comme une grande «quantité d'eau, est moins exposée à se corrompre «qu'une petite. J'ajoute que l'exemple des animaux «ne me paraît pas bien choisi; car les corbeaux, «les grues et les autres ne sont nullement décidés «à suivre toujours le même et à lui obéir perpétuellement; «mais ils changent et varient, donnant «le pouvoir tantôt à l'un, tantôt à l'autre; ce qui «démontre qu'ils se rapprochent plutôt de la forme «républicaine que de la royauté: car on peut dire «que là se trouve une égale et vraie liberté, où ceux «qui commandent quelquefois sont eux-mêmes «aussi tenus à obéir. L'exemple tiré des abeilles ne «me paraît pas plus heureux, car leur roi n'est pas «delà même espèce. Aussi celui qui voudrait donner «aux hommes un maître véritablement digne «de ce nom, devrait aller le chercher parmi des «êtres d'un autre ordre et d'une nature supérieure «à la race humaine, si, raisonnablement, les hommes «étaient nés pour obéir. C'est ainsi que les troupeaux «obéissent, non à un animal qui leur ressemble, «mais à un pasteur qui est homme et d'une «espèce supérieure à la leur. D'après ces considérations, «j'estime, seigneur Ottaviano, que le gouvernment «d'une république est préférable à celui «d'un roi.
«Pour réfuter votre opinion, répliqua le seigneur «Fregoso, je veux seulement donner cette raison, «à savoir que des diverses manières de bien gouverner «les peuples, il n'y a que trois formes de «gouvernement qu'on puisse citer: l'une est la «royauté; l'autre, le gouvernement des honnêtes «gens, que les anciens appelaient optimats; l'autre, «l'administration populaire. Et la transition, ou vice «contraire, pour ainsi dire, dans lequel chacun de «ces gouvernements peut tomber en se gâtant et en «se corrompant, est la tyrannie, et lorsque le «gouvernement des bons se change en celui d'un petit «nombre de puissants qui ne sont pas honnêtes; «et aussi, lorsque l'administration populaire est «exercée par la plèbe qui, confondant tous les «rangs, remet, le gouvernement de tous à l'arbitraire «de la multitude. De ces trois espèces de «mauvais gouvernements, il est certain que c'est «la tyrannie qui est le pire, ainsi qu'il est facile de «le démontrer. Il en résulte que des trois bons gouvernements, «la royauté est le meilleur, parce qu'il «est le contraire du plus mauvais: car vous savez «que les effets des causes contraires sont eux-mêmes «également contraires entre eux[172]. Maintenant, «revenant sur ce que nous avons dit relativement «à la liberté, je réponds que la vraie liberté «n'est pas celle qui consiste à vivre comme on veut, «mais à vivre en se conformant à de bonnes lois: «et il n'est pas moins naturel, moins utile, moins «nécessaire d'obéir que de commander. Car il est «certaines choses qui sont, pour ainsi dire, créées, «destinées et disposées dans l'ordre de la nature «pour commander; comme il y en a d'autres qui «doivent obéir. Il est vrai qu'il y a deux manières «de gouverner: l'une impérieuse et violente, «comme celle des maîtres sur leurs esclaves; et «c'est ainsi que l'âme commande au corps: l'autre, «plus douce et plus modérée, comme celle des «bons princes, par le moyen des lois, aux citoyens; «et c'est ainsi que la raison commande aux passions. «L'une et l'autre de ces manières est utile, «parce que le corps est, par sa nature, destiné à «obéir à l'âme, comme les passions doivent obéir à «la raison. Il y a encore un grand nombre d'hommes «qui ne vivent que par l'usage de leur corps, «et ceux-là diffèrent autant des hommes vertueux «que l'âme du corps. Car, bien qu'ils soient des êtres «doués de raison, ils ne se servent de la raison «qu'autant qu'ils peuvent la connaître. Mais ils ne «la possèdent réellement pas, et ils ne jouissent pas «de ses avantages» Ces hommes sont donc naturellement «esclaves, et il est préférable pour eux, «il leur est plus utile d'obéir que de commander.
«Le seigneur Gasparo (Pallavicino) dit alors: «De quelle manière doit-on donc gouverner ceux «qui sont honnêtes et vertueux et qui ne sont pas «naturellement esclaves?—On doit les gouverner «avec modération, répondit le seigneur Ottaviano, «d'une manière royale et civile. Il convient de leur «laisser l'administration des emplois et des magistratures «qu'ils sont capables d'occuper, afin qu'ils «puissent eux-mêmes diriger et gouverner ceux «qui sont moins sages qu'eux, à la condition néanmoins, «que le principe de l'autorité dérive tout «entier du prince souverain. Et puisque nous avons «dit qu'il est encore plus facile de corrompre l'esprit «d'un seul que celui de plusieurs, je dis qu'il «est encore plus facile de trouver un seul homme «honnête et sage que d'en trouver plusieurs. On «doit croire qu'un roi sera bon et sage, s'il est issu «d'une noble race, s'il est enclin à la vertu par sa «disposition naturelle, non moins que par le souvenir «de ses ancêtres, et s'il a été formé par de «prudentes leçons. Bien qu'il ne soit pas d'une «espèce supérieure à l'espèce humaine, comme serait, «à votre avis, le roi des abeilles, néanmoins, «soutenu par les préceptes de ses maîtres, par une «éducation supérieure et par les principes d'honneur «d'un gentilhomme et d'un homme de cour, «dirigé par les conseils d'honnêtes gens, il deviendrait «un roi prudent, sage, juste, plein de conscience, «de modération et de courage; libéral, «magnifique, religieux, clément; en somme, il se «couvrirait de gloire et serait également aimé des «hommes et de Dieu... car Dieu aime et protège «ces princes qui s'efforcent de l'imiter, non en «étalant une grande puissance pour se faire adorer «parleurs sujets; mais ceux qui, indépendamment «delà puissance par laquelle ils sont élevés au-dessus «des autres hommes, s'efforcent de se rendre semblables «à lui par la sagesse et la bonté, à l'aide «desquelles ils peuvent faire le bien, et savent se «montrer ses ministres, distribuant, à l'avantage «des mortels, les biens et les dons qu'ils reçoivent «de la Divinité. Et, comme dans le ciel, le soleil, la «lune et les autres astres montrent au monde, pour «ainsi dire, dans un miroir, un témoignage de «l'existence de Dieu; de même aussi, sur la terre, «on peut trouver l'image beaucoup plus certaine de «la Divinité dans les bons princes, qui l'aiment, la «révèrent et montrent à leurs peuples l'éclatante «lumière de sa justice, accompagnée d'un reflet de «la raison et de l'intelligence divine. Dieu répartit «à ces princes l'honnêteté, l'équité, la justice, la «bonté et tous ces autres précieux dons que je ne «saurais nommer, qui sont au monde un témoignage «beaucoup plus éclatant de la Divinité que «la lumière du soleil, ou le mouvement régulier des «cieux avec le cours varié des étoiles. Les peuples «sont donc confiés par la volonté de Dieu à la garde «des princes, lesquels, par ce motif, doivent en «avoir le plus grand soin, afin de lui en rendre «compte comme de sages ministres à leur seigneur. «Ils doivent s'efforcer de les rendre heureux, car «le prince ne doit pas se contenter d'être bon, mais «aussi d'assurer le bonheur des autres; comme «cette équerre dont se servent les architectes, qui «non-seulement est en soi droite et juste, mais qui «redresse et rend justes toutes les choses auxquelles «on l'applique.»