«Si vous êtes restée, ma chère épouse, dix-huit «jours sans avoir de mes lettres, de mon côté, «pendant le même temps, je ne suis pas resté quatre «heures sans penser à vous. Depuis, je sais que «vous avez eu souvent de mes lettres et que j'ai «réparé mes torts. Mais vous n'agissez pas de la «même manière, car vous ne m'écrivez que lorsque «vous n'avez rien autre chose à faire. Il est vrai «que votre dernière lettre est assez longue; Dieu «soit loué! mais vous vous en remettez au comte «Louis (de Canossa) pour qu'il me dise combien «vous m'aimez: il serait tout aussi convenable que «vous voulussiez que je vous fisse dire par le pape «comme je vous aime. Certainement tout Rome le «sait, de telle sorte que chacun me dit que je suis «au désespoir et rempli de chagrin de ne pas «être avec vous; et je ne le nierai point. Mais on «voudrait que j'envoyasse à Mantoue pour vous «enlever et vous amener ici à Rome. Réfléchissez «si vous voulez y venir, et faites-le moi savoir. «Dites-moi, sans plaisanterie, si vous voulez que «je vous rapporte quelque chose qui vous plaise; «je ne manquerai pas de vous le rapporter; mais «j'aurais à coeur de savoir ce qui vous ferait plaisir. «Car j'arriverai là un matin que vous ne m'attendrez «pas, et je vous trouverai au lit: et vous viendrez «ensuite me donner à entendre que la nuit «vous avez rêvé de moi; mais la vérité est qu'il «n'en aura rien été. Je ne puis pas encore vous «annoncer le jour de mon départ, mais j'espère «que ce sera sous peu. En attendant, souvenez-vous «de moi et aimez-moi; car, pour moi, je pense «constamment à vous, et vous aime passionnément «et plus que je ne dis, et je me recommande «à vous de tout coeur.»

Son départ de Rome, annoncé comme prochain par cette lettre, se fit encore attendre jusqu'au 5 novembre de cette année. Il quitta cette ville sans avoir réussi à faire nommer son jeune maître général des troupes de l'Église; mais il emportait une lettre de Léon X qui, en expliquant au marquis de Mantoue les motifs qui l'avaient empêché jusqu'alors d'accueillir sa demande, l'assurait que l'ambassade du comte lui avait été très-agréable, qu'il ne pouvait lui envoyer un personnage plus distingué, plus honorable, et dont il fit plus de cas; et qu'il le rappellerait lorsque le temps lui paraîtrait venu de pouvoir donner satisfaction à ses désirs[178].

Rentré à Mantoue vers le milieu de novembre 1519, le comte y resta jusqu'au commencement de juillet suivant, époque à laquelle il fut renvoyé auprès du pape par le marquis de Mantoue, comme son ambassadeur ordinaire, avec douze cents écus de traitement. Il passa, le 10 juillet, à Florence, pu le légat, le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, lui fit l'accueil le plus empressé. Il était à Rome le 17 du même mois. Il devait, en arrivant dans cette ville, éprouver un premier chagrin, suivi bientôt d'une peine plus profonde encore.

Il avait laissé, neuf mois auparavant, son illustre ami Raphaël plein de vie, de gloire et d'honneurs, occupé à mesurer et à dessiner les antiquités de la ville éternelle, et marquant chaque année de son existence par de nouveaux chefs-d'oeuvre, attestant un progrès toujours croissant dans son style et sa manière. Le bruit de sa mort, arrivée le 6 avril précédent, était parvenue à Mantoue, comme la nouvelle d'un des événements les plus importants de ce siècle, bien avant le départ du comte, qui en avait éprouvé la plus vive douleur. Mais, à son arrivée à Rome, ne retrouvant plus l'ami avec lequel il passait de si douces journées en s'élevant avec lui jusqu'aux plus sublimes conceptions de l'art, il ressentit de nouveau toute l'amertume de la perte qu'il avait faite. «Je suis arrivé, écrit-il à sa mère le 20 juillet 1520, bien portant; mais il ne me semble pas être à Rome, car je n'y retrouve plus mon pauvre Raphaël: que Dieu reçoive son âme bien-aimée!—«Io son sano, ma non mi pare essere a Roma, perchè non vi è più il mio poveretto Raffaello, che Dio abbia quall'anima benedetta[179]

Il voulut donner à la mémoire du grand peintre d'Urbin un témoignage public de ses regrets, en composant cette épitaphe latine:

DE MORTE RAPHAEUS FICTORIS. Quod lacerum corpus medica sanaverit arte Hippolytum Stygiis et revocarit aquis, Ad Stygias ipse est raptus Epidaurius undas. Sic pretium vitae mors fuit artifici. Tu quoque dùm toto laniatam corpore Romam Componis miro, Raphael, ingénio, Atque urbis lacerum ferro, igni, annisque cadaver[180] Ad vitam, antiquum jam revocasque decus, Movisti superum invidiam, indignataque mors est, Te dudùm extinctis reddere posse animam: Et quod longa dies paullatim aboleverat, hoc te Mortali spreta lege parare iterum. Sic miser beut prima cadis intercepta juventa, Deberi et morti nostraque nosque mones.

En composant ce dernier vers, le Castiglione ne se doutait pas que lui-même allait ressentir de plus près les coups de la mort. A peine était-il installé à Rome, qu'il apprit par sa mère la mort de sa femme, qui eut lieu à Mantoue, le 25 août de cette année, des suites de couches. Le comte, qui l'aimait tendrement, en ressentit une affreuse douleur. La considération qu'il avait su acquérir à la cour pontificale, sa bonté, sa bienveillance, qui lui avaient gagné tous les coeurs, lui valurent, en cette triste circonstance, les sympathiques consolations de tout ce que Rome renfermait d'hommes distingués, des cardinaux et du pape lui-même. Léon X voulut même lui donner publiquement une preuve de l'estime qu'il faisait de sa personne, en lui accordant une pension de deux cents écus d'or. Mais, si tous ces témoignages de sympathie adoucirent un peu la vive douleur de la perte qu'il venait d'éprouver, ils ne purent en effacer la triste impression. Pour se distraire, tout en continuant ses négociations afin de faire obtenir le gériéralat des troupes de l'Église au marquis de Mantoue, il s'occupait à recueillir des tableaux, des statues et d'autres objets d'art qu'il envoyait à sa mère, à Mantoue, avec l'intention d'en décorer le palais des Castiglione et d'en former un petit musée. C'est ainsi que, par une lettre adressée de Rome à sa mère le 29 décembre 1520, il lui annonce l'envoi à Mantoue d'une Madone de la main de Raphaël, d'une tête de paysan et d'une figure antique en marbre: «Objets, dit-il, qui me sont très-chers; c'est pourquoi, ainsi que je l'ai dit à votre seigneurie, je la prie en grâce de ne les laisser voir à qui que ce soit[181]

Au commencement de mars 1521, il obtint enfin la nomination du marquis Frédéric au grade de général des troupes de l'Église. Ce jeune prince fut tellement transporté de joie, à la réception de la dépêche du comte qui lui apprenait cette nouvelle, qu'il lui écrivit de sa main: «Messire Balthazar, j'ai vu ce que vous m'écrivez par votre lettre, laquelle m'a ressuscité de la mort: je me tiens pour l'homme le plus heureux du monde, bien que je ne montre pas ma joie, voulant garder la chose secrète.... Je suis très-satisfait de vous et de ce que vous avez fait[182]

Il ne paraît pas néanmoins que le marquis ait récompensé ce service d'une nouvelle marque de faveur. Il laissa le comte à Rome, où il pouvait continuer à lui être utile.