Le Castiglione rendit, à cette époque, de grands services au marquis de Mantoue, l'informant exactement des événements qu'il lui importait le plus de connaître, et lui indiquant ce qu'il devait faire pour défendre l'État de l'Église.

Nous ne suivrons pas le comte dans cette partie toute politique de sa vie; mais il est certain que ses lettres au marquis de Mantoue, au nombre de trente-huit, écrites du 22 décembre 1521 au 15 juillet 1522[187] ainsi que celles adressées par lui au duc et à la duchesse d'Urbin et à d'autres personnages éminents, pendant le même intervalle jusqu'à son départ de Rome, au commencement de novembre 1523, renferment les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur le conclave qui précéda l'élection d'Adrien VI et sur les actes qui suivirent cette élection. Il n'entre pas dans le but que nous nous sommes proposé d'analyser cette correspondance exclusivement politique; nous ferons seulement remarquer que le comte obtint du nouveau pontife la confirmation du généralat des troupes de l'Église que Léon X avait accordé au marquis de Mantoue; et que, d'un autre côté, il seconda puissamment, par son influence à Rome et dans le duché d'Urbin, l'entreprise de son ancien maître, Francesco della Rovère, sur ce duché dont il reprit possession à l'aide du marquis de Mantoue, son beau-frère, presque aussitôt après la mort de Léon X. Cette restauration, toutefois, n'eut lieu qu'avec certaines restrictions, et, entre autres, à la condition de ne pas restituer au comte le château de Nuvilara que le duc d'Urbin lui avait donné en récompense de ses bons services, ainsi que nous l'avons rapporté. Les habitants de Pesaro avaient toujours vu avec déplaisir que ce domaine eût été donné au Castiglione; ils exigèrent donc que Nuvilara ne lui fût pas restitué, et ils firent de cette condition un des articles de leur capitulation. Le comte en éprouva beaucoup de regrets, tout en se flattant que le duc d'Urbin lui rendrait plus tard ce château et ses dépendances[188]. Mais rien n'indique, dans ses lettres, qu'il ait jamais été remis en possession de ce domaine.

Tout en prenant une part active à ces importantes négociations, le Castiglione cherchait ses distractions les plus douces dans la société des artistes, et, en particulier, des anciens élèves de son cher Raphaël. La mort avait empêché ce grand maître d'achever complètement son tableau de la Transfiguration, et c'était à Jules Romain, son élève favori, qu'était échue la tâche honorable, mais ardue, de terminer la dernière et la plus sublime page de l'Urbinate. Intimement lié avec Jules, le Castiglione l'encouragea dans ce travail, où la manière du maître et celle de l'élève sont tellement confondues, que le connaisseur le mieux exercé aurait peine à reconnaître ce qui appartient en propre à l'un ou à l'autre. La Transfiguration avait été commandée au Sanzio par le cardinal Jules de Médicis, depuis Clément VII, pour l'église de Saint-Pierre in Montorio. Il paraît que le cardinal, après l'entier achèvement du tableau, ne se pressait pas beaucoup de payer Jules Romain, que Raphaël avait institué son principal légataire avec un autre de ses élèves, Francesco Penni, surnommé il Fattore. Jules n'osait pas trop réclamer au puissant cardinal ce qui lui restait dû. Cependant, il avait donné à cet argent une destination pieuse; il voulait le constituer en dot à l'une de ses soeurs qui venait d'être demandée en mariage. Il prit le parti de s'adresser à son protecteur, à l'ami intime de son maître, et le comte s'empressa d'écrire au cardinal la lettre suivante, qui est non-seulement un témoignage de sa bienveillance pour Jules Romain, mais qui prouve aussi combien la mort de Raphaël lui avait laissé de profonds regrets:

«Bien que les circonstances soient telles que ma «demande puisse paraître importune, cependant, «l'obligation que je crois avoir de rendre service à «tous mes amis me force à supplier votre révérence «dissime seigneurie d'une chose, laquelle, à ce que «je pense, ne devra pas lui déplaire, et sera très «agréable à l'un de ses serviteurs, qui est mon ami. «Jules, élève de Raphaël d'Urbin, par suite du tableau «que ledit Raphaël a exécuté pour votre «révérendissime seigneurie, est resté créancier «d'une certaine somme d'argent. Il ne la demande «pas actuellement, et il ne voudrait pas la recevoir; «mais ayant une soeur déjà grande, et pour «laquelle il a trouvé un mari, s'il pouvait lui assurer «une dot, il désirerait que votre seigneurie daignât, «dans sa bonté, décider à quelle époque elle «pourrait lui donner ces fonds: car, bien qu'il ne «les reçût pas maintenant, ni d'ici à six, huit ou «dix mois, le jeune homme, qui est disposé à «prendre pour femme cette soeur de Jules, ne s'en «inquiéterait pas, pourvu qu'il fût certain de les «toucher à l'époque déterminée. C'est pourquoi, si «votre seigneurie daigne accorder cette grâce à «Jules, qui lui est un serviteur si dévoué, outre «l'obligation que lui-même en aura, de mon côté «j'en conserverai une éternelle reconnaissance. J'ai «pris la liberté d'adresser cette prière à votre «seigneurie, non-seulement à cause de l'amitié que je «porte à Jules, mais pour donner satisfaction à la «bonne mémoire de Raphaël que je n'aime pas «moins aujourd'hui qu'à l'époque où il était encore «de ce monde; et je sais que lui-même désirait «que cette soeur de Jules fût mariée. Je n'en dirai «pas davantage, et je baise humblement les mains «de votre révérendissime seigneurie[189]

Nous ne savons si cette requête fut favorablement accueillie; dans tous les cas^ le comte avait fait tout ce que le souvenir si vivant en lui de Raphaël et l'amitié qu[?]il portait à Jules Romain lui prescrivaient de tenter auprès du puissant cardinal.

La peste s'était déclarée à Rome, dans le milieu de l'été 1522, avant l'arrivée d'Adrien VI. Renfermé dans le Belvédère, le comte tâchait de se garantir du fléau, en empêchant les gens de sa suite de communiquer au dehors. Cette peste, comme le choléra, attaquait d'abord les classes inférieures et y faisait les plus affreux ravages.

«Je suis en bonne santé, ainsi que tous les nôtres, «écrivait-il à sa mère le 12 août 1522[190]; mais, en «réalité, la peste fait de grands ravages, bien qu'elle «n'ait pas encore pénétré dans les familles nobles. «Le grand mal est que presque tous ceux qui «tombent malades d'autres maladies sont abandonnés «et meurent de faim et de besoins, parce «que tout le monde les repousse, et ceux qui sont «atteints de la peste ne veulent rien dire par peur; «de manière que c'est un grand malheur. On ne «manque pas de provisions. Je crois qu'il est parti «de Rome plus de quarante mille personnes. «Aujourd'hui, certaines confréries vont en procession «aux églises principales; elles portent la tête de saint «Sébastien et une figure de saint Roch. Elles s'arrêtent «aux maisons infectées de la peste, récitent «des prières et implorent la miséricorde de Dieu. «Mais ce qui exciterait tes larmes abondantes, «chère Anna[191], ce sont de petits enfants tout nus, «de la ceinture aux pieds, qui vont processionnellement «se frappant, criant miséricorde et disant: «Seigneur, épargnez votre peuple! Ils sont accompagnés «d'hommes qui les font marcher en ordre et «leur donnent à manger. Les prières de ces innocents «émeuvent beaucoup les hommes; puissent-elles «également toucher Dieu et parer les coups «de sa justice!»

Cette peste dura plusieurs années à Rome; car on voit, par une autre lettre du 6 mai 1524, que le comte perdit à cette époque deux de ses domestiques de cette maladie[192].

Le Castiglione quitta Rome quelque temps après l'arrivée d'Adrien VI, c'est-à-dire dans le mois de septembre 1522. Il reprit alors le commandement de sa compagnie de cinquante lances, et suivit le marquis de Mantoue dans ses entreprises contre les Français.

Rentré à Mantoue vers la fin de cette année, il y passa la plus grande partie de 1523. Dans cette retraite, nous le voyons en correspondance suivie avec Andréa Piperario, gentilhomme mantouan, fixé à Rome, où il remplissait les fonctions de secrétaire apostolique, et avec ses amis Francesco Penni, et Jules Romain, qui était son chargé d'affaires pour les acquisitions d'art et d'antiquités. C'était toujours aux oeuvres de Raphaël qu'il donnait la préférence. Écrivant de Mantoue, le 22 janvier 1523, à Andréa Piperario, il lui disait: