Un troisième phénomène est que tous les métaux se dissolvent sans effervescence dans l'acide muriatique oxygéné: ce qui se passe dans cette opération mérite quelques réflexions particulières. Le métal dans ce cas enlève à l'acide muriatique oxygéné son excès d'oxygène; il se forme d'une part un oxide métallique, & de l'autre de l'acide muriatique ordinaire. S'il n'y a pas d'effervescence dans ces sortes de dissolutions, ce n'est pas qu'il ne soit de l'essence de l'acide muriatique d'exister sous la forme de gaz au degré de température dans lequel nous vivons, mais ce gaz trouve dans l'acide muriatique oxygéné plus d'eau qu'il n'en faut pour être retenu & pour demeurer sous forme liquide; il ne se dégage donc pas comme l'acide sulfureux, & après s'être combiné avec l'eau dans le premier instant, il se combine paisiblement ensuite avec l'oxide métallique qu'il dissout.
Un quatrième phénomène est que les métaux qui ont peu d'affinité pour l'oxygène, & qui n'exercent pas sur ce principe une action assez forte pour décomposer, soit l'acide, soit l'eau, sont absolument indissolubles: c'est par cette raison que l'argent, le mercure, le plomb, ne sont pas dissolubles dans l'acide muriatique, lorsqu'on les présente à cet acide dans leur état métallique; mais si on les oxide auparavant, de quelque manière que ce soit, ils deviennent aussitôt très-dissolubles, & la dissolution se fait sans effervescence.
L'oxygène est donc le moyen d'union entre les métaux & les acides; & cette circonstance qui a lieu pour tous les métaux comme pour tous les acides, pourroit porter à croire que toutes les substances qui ont une grande affinité avec les acides contiennent de l'oxygène. Il est donc assez probable que les quatre terres salifiables que nous avons désignées ci-dessus contiennent de l'oxygène, & que c'est par ce latus qu'elles s'unissent aux acides. Cette considération sembleroit appuyer ce que j'ai précédemment avancé à l'article des terres, que ces substances pourroient bien n'être autre chose que des métaux oxidés avec lesquels l'oxygène a plus d'affinité qu'il n'en a avec le charbon, & qui par cette circonstance sont irréductibles. Au reste ce n'est ici qu'une conjecture que des expériences ultérieures pourront seules ou confirmer ou détruire.
Les acides connus jusqu'ici sont les suivans; nous allons en les désignant, indiquer le nom du radical ou base acidifiable dont ils sont composés.
| Noms des acides. | Nom de la base acidifiable ou radical de chaque acide, avec des observations. | ||||
| 1 | Sulfureux. | ![]() | Soufre. | ||
| 2 | Sulfurique. | ||||
| 3 | Phosphoreux. | ![]() | Phosphore. | ||
| 4 | Phosphorique. | ||||
| 5 | Muriatique. | ![]() | Radical muriatique. | ||
| 6 | Muriatique oxygéné. | ||||
| 7 | Nitreux. | ![]() | Azote. | ||
| 8 | Nitrique. | ||||
| 9 | Nitrique oxigéné. | ||||
| 10 | Carbonique. | Carbone. | |||
| 11 | Acéteux. | ![]() | Tous ces acides paroissent être formés de la réunion d'une base acidifiable double, le carbone & l'hydrogène, & ne différer entr'eux que par la différence de proportion de ces deux bases & de l'oxigène qui les acidifie; on n'a au surplus encore aucune suite d'expériences bien faites à cet égard. | ||
| 12 | Acétique. | ||||
| 13 | Oxalique. | ||||
| 14 | Tartareux. | ||||
| 15 | Pyro-tartareux. | ||||
| 16 | Citrique. | ||||
| 17 | Malique. | ||||
| 18 | Pyro-ligneux. | ||||
| 19 | Pyro-muqueux. | ||||
| 20 | Gallique. | ![]() | On n'a encore que des connoissances très-imparfaites sur la nature des radicaux de ces acides; on sait seulement que le carbone & l'hydrogène en sont les principales parties, & que l'acide prussique contient de l'azote. | ||
| 21 | Prussique. | ||||
| 22 | Benzoïque. | ||||
| 23 | Succinique. | ||||
| 24 | Camphorique. | ||||
| 25 | Lactique. | ||||
| 26 | Saccho-lactique. | ||||
| 27 | Bombique. | ![]() | Ces acides & tous ceux qu'on obtient en oxigénant les matières animales, paroissent avoir pour base acidifiable le carbone, l'hydrogène, le phosphore & l'azote. | ||
| 28 | Formique. | ||||
| 29 | Sébacique. | ||||
| 30 | Boracique. | Le radical boracique | ![]() | La nature de ces deux radicaux est entièrement inconnue. | |
| 31 | Fluorique. | Le radical fluorique | |||
| 32 | Antimonique. | Antimoine. | |||
| 33 | Argentique. | Argent. | |||
| 34 | Arsenique. | Arsenic. | |||
| 35 | Bismuthique. | Bismuth. | |||
| 36 | Cobaltique. | Cobalt. | |||
| 37 | Cuprique. | Cuivre. | |||
| 38 | Stamnique. | Etain. | |||
| 39 | Ferrique. | Fer. | |||
| 40 | Manganique. | Manganèse. | |||
| 41 | Hydrargirique. | Mercure. | |||
| 42 | Molybdique. | Molybdène. | |||
| 43 | Nickelique. | Nickel. | |||
| 44 | Aurique. | Or. | |||
| 45 | Platinique. | Platine. | |||
| 46 | Plombique. | Plomb. | |||
| 47 | Tungstique. | Tungstène. | |||
| 48 | Zincique. | Zinc. | |||
On voit que le nombre des acides est de 48 en y comprenant les 17 acides métalliques qui sont encore peu connus, mais sur lesquels M. Berthollet va donner incessamment un travail important. On ne peut pas encore se flatter sans doute de les avoir tous découverts; mais il est probable, d'un autre côté, qu'un examen plus approfondi fera connoître que plusieurs des acides végétaux regardés comme différens, rentrent les uns dans les autres. Au reste, on ne peut présenter ici le tableau de la Chimie que dans l'état où elle est, & tout ce qu'on peut faire c'est de donner des principes pour nommer, en conformité du même systême, les corps qui pourront être découverts dans la suite.
Le nombre des bases salifiables, c'est-à-dire, susceptibles d'être converties en sels neutres par les acides, est de vingt-quatre, savoir:
- Trois alkalis.
- Quatre terres.
- Et dix-sept substances métalliques.
La totalité des sels neutres qu'on peut concevoir dans l'état actuel de nos connoissances est donc de 1152; mais c'est en supposant que les acides métalliques soient susceptibles de dissoudre d'autres métaux; & cette dissolubilité des métaux, oxygénés les uns par les autres, est une science neuve qui n'a point encore été entamée: c'est de cette partie de la science que dépendent toutes les combinaisons vitreuses métalliques. Il est d'ailleurs probable que toutes les combinaisons salines qu'on peut concevoir, ne sont pas possibles, ce qui doit réduire considérablement le nombre des sels que la nature & l'art peuvent former. Mais quand on ne supposeroit que cinq à six cens espèces de sels possibles, il est évident que si on vouloit donner à toutes des dénominations arbitraires à la manière des anciens, si on les désignoit, ou par le nom des premiers auteurs qui les ont découverts, ou par le nom des substances dont ils ont été tirés, il en résulteroit une confusion que la mémoire la plus heureuse ne pourroit pas débrouiller. Cette méthode pouvoit être tolérable dans le premier âge de la Chimie; elle pouvoit l'être encore il y a vingt ans, parce qu'alors on ne connoissoit pas au-delà de trente espèces de sels: mais aujourd'hui que le nombre en augmente tous les jours, que chaque acide qu'on découvre enrichit souvent la Chimie de 24 sels nouveaux, quelquefois de 48 en raison des deux degrés d'oxygénation de l'acide; il faut nécessairement une méthode, & cette méthode est donnée par l'analogie: c'est celle que nous avons suivie dans la nomenclature des acides; & comme la marche de la nature est une, elle s'appliquera naturellement à la nomenclature des sels neutres.
Lorsque nous avons nommé les différentes espèces d'acides, nous avons distingué dans ces substances la base acidifiable particulière à chacun d'eux, & le principe acidifiant, l'oxygène qui est commun à tous. Nous avons exprimé la propriété commune à tous par le nom générique d'acide, & nous avons ensuite différencié les acides par le nom de la base acidifiable particulière à chacun. C'est ainsi que nous avons donné au soufre, au phosphore, au carbone oxygénés le nom d'acide sulfurique, d'acide phosphorique, d'acide carbonique: enfin nous avons cru devoir indiquer les différens degrés de saturation d'oxygène par une terminaison différente du même mot. Ainsi nous avons distingué l'acide sulfureux de l'acide sulfurique, l'acide phosphoreux de l'acide phosphorique.




