Mais les publicains eux-mêmes s’étaient déjà rendus coupables des plus graves excès.
En 587-167, le Sénat vota l’abandon des mines de la Macédoine, parce que, dit Tite-Live : « Là où il y a un publicain, le droit public n’est qu’un vain mot, ou bien la liberté des alliés n’existe plus ». « Ubi publicanus est, ibi aut jus publicum vanum, aut libertatem sociis nullam esse[367]. » Nous verrons que les Romains ne se montrèrent pas toujours aussi soucieux de la légalité, ni de la liberté de leurs socii, les provinciaux.
[367] Tite-Live, XLV, 18.
Bientôt, Rome ne fut pas plus maîtresse des excès de ses publicains qu’elle ne le fut des rapines de ses proconsuls ou de ses généraux. Le pouvoir et la richesse allaient devenir des proies que devaient se disputer, dans un désordre toujours croissant, l’ordre sénatorial, les chevaliers et la plèbe, d’une part, et, d’autre part, les hommes politiques de Rome, et les généraux revenant de province à la tête de leurs armées victorieuses.
Nous laisserons les orateurs populaires et les soldats se disputer les faveurs et le pouvoir de l’État, dans les camps ou sur la place publique ; mais si nous suivons les événements de la politique quotidienne et normale à Rome, nous y retrouverons les publicains triomphants d’ordinaire, quoique vaincus parfois, dans cette lutte des trois ordres, qui s’est attachée comme une plaie mortelle aux flancs de l’État républicain.
Vainement quelques cœurs élevés, quelques graves personnages à l’âme encore romaine, s’efforceront de rétablir l’équilibre et la paix. C’est devenu une tentative irréalisable entre ces hommes de castes de tout temps séparées, où les traditions de rivalités haineuses se sont conservées mieux que les vertus civiles.
Tous les citoyens des ordres supérieurs sont enivrés par les faveurs inattendues de la fortune et de la gloire ; presque tous vont à la guerre, et ils rentrent dans Rome, excités à la lutte par leurs habitudes belliqueuses. Ils apportent, dans les relations de la paix, l’ambition violente et l’énergie indomptable qui faisait leur force contre les ennemis du dehors.
Le père des Gracques, Sempronius Gracchus, « combattit avec mesure et équité les Scipions et les grands ; d’une main, il réprimait les publicains, et, de l’autre, il refoulait les affranchis dans une seule tribu[368]. » Vains et derniers efforts d’une politique d’apaisement et d’équilibre ! Désormais, ce sera presque toujours le caprice du parti au pouvoir, ou la violence des factions, qui gouverneront, sous les dehors de la légalité.
[368] Duruy, Hist. des Romains, t. II.
En 574-180, Caton avait donné à ferme, en qualité de censeur, à des prix élevés, la perception des impôts, et, avec des rabais très raisonnables, l’exécution de grands travaux publics. Il avait fait là son devoir de magistrat intègre et soucieux des finances de l’État. Mais voici que la faction de Flamininus ne veut pas qu’il en soit ainsi ; elle intrigue au Sénat, et obtient, par la pression la plus éhontée, une délibération qui casse les adjudications et en ordonne de nouvelles plus favorables aux publicains. Certains tribuns, plus ardents que les autres, rapporte Plutarque[369], voulaient même que l’on citât Caton devant le peuple, pour avoir, sans doute, trop bien veillé aux intérêts du trésor public.