Cette explication des origines restées jusqu’à ce jour obscures, de la fortune du grand orateur, nous paraît d’autant plus probable, qu’elle s’appuie enfin sur un autre fait certain de sa vie, qu’il semble avoir voulu laisser aussi dans l’ombre.
Nous allons, en effet, terminer l’énumération de ces demi aveux, en prenant le spéculateur sur le fait, ou du moins en affaires d’argent avec les publicains, et alors, peut-être, ne restera-t-il plus aucun doute sur ses relations et ses habitudes financières.
Nous voulons parler des créances considérables et nombreuses qu’il a eues pendant tout le temps que dura sa correspondance, en province et à Rome. Cerellia, cette femme âgée à laquelle il s’intéressait tant sur ses vieux jours, sa necessaria, comme lui-même, avait des créances en Asie, il les recommandait chaleureusement aux soins de ses amis, en même temps que ses propres fonds.
En mai 703, il s’agit d’une créance de cent soixante-quatre mille francs[144], en juin, c’est une autre plus modeste, de cinq mille francs, et puis une autre de cent quatre-vingt mille francs[145]. En 706, il écrit qu’il a à lui, en Asie, une grosse somme, cette fois, quatre cent quarante mille francs disponibles, deux millions deux cent mille sesterces en monnaie de cistophores, et qu’on peut en disposer par billets pour payer ce qu’il doit à Rome[146]. Il était en ce moment dans les plus grands embarras : « Quibus acerbissime afflictor. » Sur tout cet argent, il ne donne, dans ses lettres, aucune explication, pas même à Atticus ; on dirait qu’il affecte sur cette matière de ne s’exprimer jamais qu’à demi-mot. Il n’expliquait pas davantage à Atticus comment lui venait tout cet autre argent que, si souvent, il le chargeait de dépenser en le priant de ne pas compter.
[144] Ad. attic., V, 5 (mai 703). Explicatum sit illud, HS, XX et DCCC.
[145] Ad. attic., V, 9 (juin 703). Maxime de XX et DCCC : Cura ut sciamus.
[146] Ad. attic., XIX, 1 (février 706-48). Il est vrai que cette somme de 2,200,000 sesterces se trouve numériquement la même que celle qui lui a été enlevée par Pompée chez les publicains d’Éphèse. On a conclu, sans donner des preuves, que c’était ce que Pompée lui avait pris à Éphèse qui lui restait dû deux ou trois ans plus tard, dans une ville d’Asie, qu’il ne désigne pas. Mais rien, si ce n’est la similitude des chiffres, n’autorise cette conclusion, et on ne voit pas comment, si Pompée lui a enlevé cette somme (abstulisse), elle s’y trouve encore ; ou bien, s’il l’a rendue, comment il ne l’a pas rendue à Rome, où il doit l’avoir emportée, et où il est dans les termes de la meilleure amitié, en ce moment, avec Cicéron qui, du reste, en avait fait son deuil, nous l’avons vu. En tout cas, que ces sommes soient distinctes, ou qu’il y ait une somme unique, ce que nous ne pensons pas, c’est chez les publicains d’Asie et par leur caisse que passent ces millions de sesterces, ce qui est pour nous le fait capital. Restent, d’ailleurs, les autres créances énormes de Cicéron, et celles aussi que Cerellia possède en Asie, et sur lesquelles veille son ami.
L’argent qui lui était ainsi dû, ou qui lui revenait, n’était pas de l’argent placé à intérêts ; ce n’est pas sous cet aspect que Cicéron le présente dans ses lettres. Il faut, d’ailleurs, à notre avis, lui rendre cette justice, qu’il ne se livrait pas à l’usure, comme le faisaient beaucoup de ses contemporains les plus célèbres ; du moins rien ne l’indique. Nous savons même qu’il avait refusé, en province, de faire des entreprises équivoques, dans lesquelles sa femme Terentia avait voulu l’engager.
Mais ce qui n’est pas douteux, c’est que ces grands publicains et ces riches banquiers du Forum, qu’il voit tous les jours, sont eux-mêmes en relations d’affaires avec tous les pays de l’univers, surtout avec la province d’Asie, tam opima et fertilis, la première de toute la terre « pour les publicains[147]. » Par l’intermédiaire de ces derniers, on peut avoir des créanciers et des débiteurs partout.
[147] Pro lege Manilia, VI et VII.