Il pourrait y avoir dans ces dates, de terribles rapprochements à faire, pour les esprits portés aux observations pratiques. Voyons les choses de plus près.
Cicéron était sans préjugé en ce qui concernait la dignité de ses fonctions de pontife. Ce n’était pas par sentiments religieux qu’il les avait briguées, mais uniquement pour les avantages qu’il en pouvait retirer ; c’est là un fait incontestable.
Était-ce des augures ou des aruspices seulement, qu’il voulait parler, lorsqu’il redisait complaisamment après Caton : « Que ceux-ci ne pouvaient se regarder entre eux sans rire. » Il aurait pu le dire également de tous ; et c’était son avis à n’en pas douter. Mais le titre d’augure lui conférait des honneurs suprêmes avec une influence directe et souveraine sur les grandes affaires de l’État ; il en possédait tous les secrets.
Certes, c’était une action déshonnête que de se faire ainsi le ministre de pratiques religieuses qu’il considérait comme de grossières impostures[150] ; voulait-il, en outre, en tirer profit ? Cela devait lui paraître assurément moins criminel, que de voler le trésor, ou de piller les provinces, comme tant d’autres.
[150] Voir en ce sens tout son traité de Divinatione et spécialement sur le mot de Caton, De Divinatione, II, 24 ; De natura deorum, I, 26. « Les augures et les aruspices étaient proprement les grotesques du paganisme », dit Montesquieu. C’est de Cicéron lui-même qui était augure que nous apprenons ce qu’il faut en penser. « On en avait retenu l’usage pour l’utilité de la République », reprend l’auteur de l’Esprit des lois. Cela ne nous paraît pas suffisant pour justifier Cicéron de s’être fait sciemment le complice de ces impostures. Il fut bien plus honnête homme en disant publiquement ce qu’il en pensait en 709-45.
Incontestablement, il fréquentait, tous les jours, le monde des spéculateurs, avant, après, et même pendant la durée de ses plus hautes fonctions politiques. Nous ne voudrions pas mettre gratuitement à sa charge des abus ou des indélicatesses, bien à portée de la main cependant, lorsqu’on possède un secret d’État avant qu’il ait pénétré dans le public, et qu’on fréquente personnellement le marché tous les jours. Mais ce que nous affirmons, c’est que tout cela était possible et même facile à la bourse de Rome, absolument comme dans nos bourses modernes, à raison de l’influence des événements politiques sur les affaires. Nous le démontrerons jusqu’à l’évidence par les discours de Cicéron lui-même[151].
[151] Voy. notamment le discours Pro lege Manilia, et surtout le passage que nous transcrivons au chapitre III, sect. I, [§ 6] de notre étude.
Or, les plus graves événements de la guerre des Gaules et la réduction de Cypre en province romaine, correspondent précisément à cette première année du pontificat de Cicéron, si fertile en millions, et il avait dû se produire des variations très brusques et très fréquentes sur le marché de l’argent au Forum.
Ce sont là les passes périlleuses pour les imprudents, où les gens avisés font fortune, et l’on peut dire que Cicéron, en ce moment-là, ne savait que faire de son argent. Il le répandait somptueusement, presque follement, autour de lui par millions, et il n’avait pas plaidé une seule fois dans l’année[152].
[152] Le Clerc (tableau chronologique), Œuvres de Cic., t. I.