Anicet se tourmentait vainement l'esprit pour trouver un sens à cette scène. Il ne pouvait imaginer que cette cérémonie ne cachât point de symbole, et, ne négligeant aucun détail pour arriver à son intelligence, il se répétait tout bas le nombre de masques, sept, qui lui paraissait fatidique mais qui ne lui donna pas la clef du mystère.
«Vous voilà, lui dit Mirabelle, au chevalet de la curiosité. Vous cherchez bien loin l'explication toute naturelle d'une réunion qui n'est rien de plus que ce qu'elle montre et qui ne dissimule aucune arrière-pensée derrière ces simulacres que vous feriez passer pour ténébreux si l'on vous consultait à leur sujet. Ces Messieurs ont quelque inclination pour moi, et la manifestent par de petits dons, susceptibles de me plaire. Mais comme je vois qu'il est encore ici des points pour vous inquiéter, je vous engage à interroger ces Messieurs qui vous éclaireront mieux que je ne ferais et vous rassureront tout à fait. Marchesino, ajouta-t-elle, en se tournant vers le quatrième masque, parlez, je vous prie, à notre invité de votre association, de son but, de ses statuts, de son histoire. Ce jeune homme a besoin qu'on le mette à son aise.
—Madame, dit Anicet quand on l'eut fait asseoir, je ne voudrais pas que vous me crussiez affecté à l'excès de cette mascarade-ci. Si vous m'avez vu tout d'abord plus décontenancé que d'usage, votre beauté seule en saurait être accusée. Mais par ailleurs le loup ne fait pas le diable, l'on trouve à bon marché sur les quais des boules de jardin, les coupons se soldent à la fin du mois, une mandarine volée ne se reconnaîtrait pas d'une autre, je n'ai aucune compétence en diplomatie secrète, cet ohm-étalon-ci ressemble à un baromètre, la foire à la ferraille peut fournir bien des peintres en signaux, et nous avons tous chez nous un album de photographies du temps de notre enfance. Je n'aurais donc guère besoin d'être mis à mon aise si la nudité de mon visage ne m'offusquait quand je contemple les masques de ces Messieurs vos amis. Si vous voulez me délivrer de tout souci, dites-leur de retirer ces loups ou de m'en donner un, que je revête l'uniforme.
—Madame, gronda le voleur de documents, votre jeune homme ne semble guère gêné, et le petit air insolent qu'il croit décent de prendre n'est pas pour m'inciter à des confidences.
—Laissez, Marchesino, dit Mirabelle, cette assurance n'est que de surface. Et vous, Monsieur l'ironiste, quittez un ton voltairien qui n'est pas de saison et me déplaît fort. Votre incrédulité, les railleries quelle affecte, sont ici totalement déplacées et marquent un esprit trop mesquin pour que vous ne rougissiez pas de l'avoir montré.»
L'effet de ces paroles sur Anicet fut si grand qu'il se sentit honteux de sa conduite. Il en éprouva un tel dépit qu'il lui fallut bien s'avouer amoureux de la belle qui le lui faisait ressentir. Cette idée nouvelle le surprit et l'engagea à plus d'aménité envers ces hommes masqués affligés d'une faiblesse semblable à la sienne. «Pardonnez, Messieurs, dit-il, mon incorrection, mais la curiosité l'emporte sur ma mauvaise éducation et je n'ai plus d'autre envie que d'apprendre de vous-même ce que j'ignore de vous et qu'il vous semblera bon de m'en confier. Mais ne prenez pas en mauvaise part ma prière réitérée d'enlever vos masques, qui me causent, je vous le jure, un réel malaise. D'autre part il est d'habitude immémoriale qu'en pareille occurrence le personnage au visage nu objurgue ses compagnons masqués de quitter leur anonymat, et reconnaissez que ce serait méconnaître toutes les traditions que de ne pas accéder à cette demande.
—Monsieur, dit le Marchesino, nous portons masque surtout dans la crainte qu'on nous juge sur la face et non point d'après l'esprit. Aussi pour vous satisfaire, nous vous dirons chacun notre histoire, afin que nos traits n'influent pas sur l'idée que vous vous ferez de nous. Comme je ne vois pour ma part aucun motif de vous refuser une si minime satisfaction, je vous raconterai ma vie. Je suis né dans les Abruzzes...
—Ah cher Monsieur, je vous arrête là. Si vous me narrez vos aventures, l'honnêteté voudra que vos six compagnons en agissent de même et que je les écoute avec la même attention. Cet exercice me paraît un peu fatigant et vous semblera tel si vous voulez bien considérer que je viens d'essuyer un récit de belles dimensions et d'en commettre un autre, que j'ai assisté au défilé de vos présents et que vous êtes sept en vous comptant. Je puis donc sans trop préjuger penser que quand ce sera le tour à ce Monsieur qui donne des photographies de nous fournir une notice autobiographique, le lecteur et moi-même nous laisserons aller à une douce somnolence dont vous serez le premier offensé. Pour éviter un tel inconvénient, restez couverts, Messieurs, je ne m'en formaliserai plus, et dites-moi seulement pourquoi vous êtes sept à offrir des présents singuliers à une dame que vous appelez d'un bien beau nom.
—Nous l'appelons Mire ou Mirabelle suivant notre humeur, sans attacher un sens à ces vocables qui nous semblent aussi doux à l'ouïe que Madame est plaisante à la vue. Si nous nous trouvons ici sept à la courtiser, le hasard seul l'a fait et non la préméditation. Nous avons été plus ou moins nombreux suivant les années à nous empresser autour d'elle, nous variâmes de deux à cent, et cependant notre culte n'a point changé.
—Excusez-moi de vous interrompre, dit Anicet en constatant soudain la disparition de la beauté dont ils étaient occupés, mais je ne vois plus cette aimable personne, malgré l'insistance que je mets à sonder l'ombre qui nous entoure, non plus que les présents que vous lui offrîtes et qui ont déserté bien mystérieusement cette table.