—Permettez, cria le Bolonais.

—La valeur d'une œuvre, poursuivit Anicet, dépend donc de l'émotion qu'elle provoque.

—Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? dit Bleu.

—Je vous vois venir, interrompit le critique, vous voulez démontrer la relativité de la valeur esthétique. Mais d'abord qu'est-ce que l'émotion?

—L'émotion, assura Bleu, c'est l'amour qui ne se connaît pas, quand la femme ouvre ses yeux ou son âme à l'improviste, ou l'instant que la tête se renverse.»

Anicet, respectueusement, questionna: «Pour vous, le sentiment du Beau[1] reste le même dans l'art que dans l'amour?

—L'art n'est qu'une forme de l'amour: cela paraît évident dans la danse, d'où découlent les arts plastiques, et dans le chant, d'où découlent la musique et les arts littéraires. Je n'ai jamais peint que pour séduire.»

Anicet pensa tendrement à Mire. Quelle œuvre créerait-il pour mériter son amour? Il songea sans le vouloir à l'attrait de la robe du faisan, et craignit que le peintre, maître des couleurs, ne gagnât avant lui le prix qu'il enviait. Pour légitimer cette angoisse, le Bolonais dit à Bleu:

«On dit. Monsieur et cher Maître, que vous préparez un tableau qui pour ainsi dire couronnera vos travaux passés. Doit-on croire la renommée et ajouter foi à des allégations que pour ma part...

—Malgré le style stupide de ta question, frelon, je daignerai répondre. Las de toujours décrire les objets familiers, désireux de m'exprimer de façon définitive, je me suis attaqué à l'objet même de l'art et de l'amour: le corps humain. Depuis un an, je travaille à ma toile. Il s'agit de représenter le corps avec toutes ses attributions. Je ne veux pas comme d'autres faire un homme qui marche ou une baigneuse, je veux peindre le corps humain. Sujet vaste et tragique, document à laisser du passage de l'homme sur la terre. Il faut qu'à la vue de mon œuvre on puisse concevoir toutes les facultés de notre race et simultanément saisir quelle splendeur particulière elle revêt pour moi. Car je m'attèle à ce labeur pour conquérir sans partage Madame Mirabelle. Mon tableau sera pour elle la caresse décisive qui lui apprendra sans nul doute ma supériorité sur l'univers en lui montrant que j'ai su voir comme personne le délicieux mensonge des apparences. Tous les moyens auxquels j'en aurai appelé lui prouveront à crier l'évidence que je suis le maître des jeux de l'amour. Aucun des procédés connus des peintres n'y paraîtra. Pour parvenir à mes fins, j'ai sévèrement répudié tous les charmes faciles, toutes les qualités séductrices que je possédais. J'ai sacrifié le meilleur de moi-même, ce dont j'étais le plus fier, le plus sûr, pour atteindre la pureté. Je me suis astreint à la discipline la plus dure: mais telle sera mon œuvre que Mire ouvrira pour moi seul sa robe de soirée.»