[CHAPITRE HUITIÈME]

LES SEUILS DU CŒUR

On tient facilement à cinq dans un taxi, mais quand le cinquième est un mort, il ne met aucune bonne volonté à plier ses jambes sous la banquette. L'effort que fit Boulard pour rappeler le cadavre aux bienséances amena la chute du masque de feu Monsieur le physicien Omme et l'apparition au-dessus du loup noir de son visage affligé pour l'instant, et probablement l'éternité, d'une expression si stupide, qu'Anicet se mit à rire comme s'il avait deviné le fin mot d'une plaisanterie un peu subtile. Le cafetier démasqua brusquement le jeune homme de la main gauche tandis que de la droite il lui saisissait les poignets: «Il y a erreur sur la personne, à ce qu'il paraît, dit-il. Mais qu'à cela ne tienne, mon joli Monsieur (quoi qu'on ne puisse pas prétendre que vous soyez précisément joli), vous payerez aussi bien qu'un autre. Cette petite expédition ne vous coûtera que la bagatelle de dix mille francs; admirez mon honnêteté, je ne vous demande que la somme promise par votre victime. Ce n'est pas cher acheter notre silence.» Les deux comparses avaient tiré leurs revolvers. On roulait. Par la glace de devant on apercevait à côté du chauffeur Monsieur Pol effaré (il avait fait le guet pendant l'affaire), qui tâchait d'exprimer à Anicet son innocence en tout cela. «Je regrette, dit Anicet, de mal récompenser votre vertu, mais il ne me reste plus un centime; je suis d'ailleurs fort heureux de vous rencontrer car vous allez m'éviter la peine d'un suicide, toujours romantique et bien fatigant à mettre en scène. Je suis à vous, Messieurs.» Un vif embarras parut sur le visage des trois complices: «On vous arrangerait volontiers, reprit Boulard, mais ça n'est pas tout ça, il faut que nous rentrions dans notre argent. Nous n'avons pas travaillé pour des prunes. À quoi pourrait-on bien vous employer? Les enfants, fouillez donc notre client.» L'un des acolytes palpa les poches d'Omme, il retira de l'une d'elles un portefeuille et de celui-ci dix billets de mille francs, et mille francs en billets de cent. Boulard partagea les dix mille francs avec ses deux camarades, puis, gardant devant lui les dix billets de cent, il demanda: «Une simple question, cher Monsieur: vous y connaissez-vous en peinture?—Mon Dieu, dit Anicet, vous êtes bien curieux, mais je ne vous dissimulerai pas que j'ai été l'ami de tout ce qu'il y a de mieux en fait de peintres et que ça m'a donné une teinture d'éducation artistique.—Parfait, parfait, vous êtes donc l'homme que je cherchais. Prenez toujours ces mille balles, histoire de vous intéresser à nos petites opérations et de vous enlever vos idées noires, et, puisque nous sommes arrivés, descendez donc avec moi, que nous parlions affaires dans un endroit tranquille. Si vous n'êtes pas sage, je vous brûle. Descendez, cher ami.»

Anicet sortit de la voiture et se trouva devant un café Biard qu'il reconnut; Monsieur Pol déjà en tenait la porte ouverte. Boulard parut à son tour, se tourna vers les deux hommes demeurés dans le taxi et leur recommanda de mener le bourgeois à destination.

Quand Traînée vit entrer Anicet, elle poussa un grand cri et s'évanouit derrière le comptoir. Pol se précipita vers elle en s'arrachant les cheveux, mais en route une autre idée le prit et il sortit au pas gymnastique. Personne ne pensa plus à la malheureuse fille.

«Jeune homme, dit Boulard quand ils furent assis, vous avez besoin d'argent, vous êtes à notre merci et avez trop à redouter de la police pour nous dénoncer à elle. Nous formons une petite association, dont le chef est un diplomate en vue auquel nous vous présenterons un jour ou l'autre, association dont le but est d'exploiter les richesses du quartier du Roule. Malheureusement aucun de nous ne se connaît en peinture et nos rabatteurs nous signalent de Jolis coups chez des marchands de tableaux. Voyez-vous que nous fassions main basse sur des croûtes? Vous comprenez comment vous pouvez nous être utile; on touche, vous vous en êtes aperçu, d'assez beaux dividendes, et le risque est toujours réduit au minimum grâce à notre grande expérience des affaires. Acceptez-vous mes propositions?»

Anicet songea aux exigences de Mirabelle: «Je n'ai pas le choix, dit-il, je serai des vôtres.

—Fort bien. Dès ce soir nous vous mettrons à l'épreuve. Nous avons en tête une petite excursion chez un peintre du quartier. C'est pour le compte d'un riche américain qui revend les tableaux aux États-Unis. Notre chef n'en sait rien. Nous agissons cette fois en dehors de lui; il s'agit d'un assez gentil magot. C'est toujours bien payé, le travail pour l'exportation.

—Je suis votre homme, dit Anicet, faites-moi servir un bock.»

Pol cherchait à entrer, mais il s'obstinait à suivre le battan, de la porte dans sa course et sitôt qu'il était dans le café, sortait à nouveau avec lui. Le patron le prit par la peau du cou et cria: «Un bock, imbécile.» Une grande tristesse se peignit sur les traits de Pol qui servit un bock à Anicet. Celui-ci, resté seul derrière sa table, commença à ressentir l'effet des fatigues de la journée. Peu à peu il s'affala sur la banquette et on ne pourrait pas jurer qu'il ne ferma pas les yeux.