Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser. Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate que son ombre, et ne dit pas ceci est ceci mais ceci n'est pas cela, n'est pas cela, etc. Après quoi, content de soi-même, il commet la même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.
Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile. Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.
Je suis sûr, Othello, que si tu tombais amoureux, l'amour te donnerait une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments. Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues) l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.
On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!
Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement formulable comme il suit: Cet objet qui présente une corrélation avec mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A.
Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement connu.—A priori il n'y a pas plus de raison pour que les réalités intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues, que les réalités extérieures.—Le problème n'a fait que se déplacer.
Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A. Qu'en penses-tu?
—Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»
Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:
Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement