«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à recommencer.

—Quelle belle vie!

—La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?

—Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est pas drôle.

—Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du moins je t'ai et je te garde. »

Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux. La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:

«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»

L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les mains inoccupées.

Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami, dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.

Un—deux—trois—Un—deux—trois (Valse).—C'est à tort qu'on croit difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là, il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là, rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons encore la vie large, là-bas.