Les cheveux de la déesse sont le jouet des airs; le voile ne couvre plus la pierre à plâtre de son sein; languissante, voluptueuse, enflammée, Calypso brille comme une pièce de monnaie dans l'herbe. Sa tête est penchée sur Mentor, et Mentor renversé au centre des caresses, dévore son amante, se mine, se consume en la dévorant. Elle, de sa bouche sort un feu rouge, agile, rampant. Sans cesse, le phénix flambe de ce désir pareil à la parole, tombe en poudre, et renaît plus ardent de ses cendres. Les grands frissons alternatifs des marées secouent ce buisson humain que surmontent comme deux ailes de cygne les anses harmonieuses de Calypso. Le pied droit de Mentor s'arc-boute contre le tronc d'un tremble et le fait vaciller dans le jour. Le corps du vigoureux vieillard s'incurve tout à coup vers le ciel, la terre semble s'abîmer sous lui et par ce porche vivant Télémaque aperçoit les champs de l'air sillés d'oiseaux et les pacages lentement habités par les vaches. Guirlande des sens monstrueusement tordue à travers le paysage: quel dieu va donc sauter à cette corde qui bat du vinaigre? Le firmament rebondit sur les crânes comme un ballon d'enfant, mi-parties bleu et rouge. Les basses branches des arbres entraînées dans la course, frôlent la terre aux seins durs, gémissent, reviennent sur elles-mêmes, et, reprises par la mousson de retour, cassent suivant de longs biseaux, blancs, perlés, sensibles. Un instant les corps désunis s'apaisent sur la mousse et ne touchent plus l'un l'autre que par des mouvements délicats. Les soins mutuels tendrement malhabiles occupent le répit des amants. Les contrées du rire sont plus lointaines que jamais. Le souffle qui baigne les fronts vient des limites de la vie. Arrêt. L'amour est une journée de tous côtés bornée par l'ombre: Mentor et Calypso se taisent et, de l'asile qui le cache, Télémaque contemple leur repos.

«Ô mon ami, dit la déesse, me serez-vous fidèle? penserez-vous longtemps à moi?

—Une longue vieillesse, répondit Mentor, rend l'homme spectateur de mille événements: j'ai déjà vécu deux cents ans, et mon troisième âge commence. La pesante main du temps émousse mes sens. Plusieurs faits dont je fus témoin dans ma jeunesse échappent à mon souvenir: toutefois, ma mémoire en a retenu un plus grand nombre.

—Comme vous parlez froidement! Que cherchez-vous?

—Un caillou rond, pas trop gros. Ne vous dérangez pas: j'ai ce qu'il me faut.

—Je puis à peine en croire mes yeux: quel prodige, Mentor, vous a fait retrouver cette vigueur singulière; aucun jeune homme ne m'avait habituée à cette fougue, le divin Ulysse, ni Bacchus Eucomès, jadis mon hôte et le plus poli des dieux. Sans doute me cachez-vous quelque secret. Une drogue.

—Est-il plus étonnant d'un vieillard le pouvoir que vous trouvez naturel chez le premier venu? Le temps, tisane vulgaire, trompe-t-il aussi les déesses?

—Vous direz ce que vous voudrez, il y a là quelque chose que je ne comprends pas.

—Eh! qu'avez-vous à faire de comprendre? L'animal dont les airs et le jour sont la seule nourriture prend la couleur des objets qu'il touche. L'urine du lynx se change en corail. L'épine dorsale des hommes, quand sa moelle a pourri dans la tombe, donne naissance à des serpents qui se souviennent des frissons d'échine, amour nocturne ou sueur glacée, et sifflent le soir autour des maisons. L'insecte des champs que l'on voit enlacer une feuille de ses fils blancs, plusieurs laboureurs me l'ont affirmé, dépouille sa forme pour celle d'une tête de mort volante. Le limon engendre les grenouilles. Les animaux enterrés se transforment en abeilles, l'expérience l'atteste. Amies des fleurs, elles se plaisent dans les campagnes et travaillent avec ardeur au trésor, leur espoir le plus cher. Non loin de Pallène, dans les régions hyperborées, il est des hommes dont les corps se couvrent de plumes, tombées du ciel à la fin de l'année. La raison, pareille à l'enfant ravi par un aigle, s'égare parmi les nuages de la vie. Tout glisse, palet de fumée, mercure agile. Les siècles torrents s'évadent des monts de l'ombre. Bousculé par le sable horaire, je ne sais plus si tantôt vient ou est venu. Tout à l'heure désigne ce qui m'échappe. Jeu de hasard. Suis-je enfant ou vieillard? Je n'ai pas fini de m'émerveiller du soleil que mes yeux se brouillent et cependant nos corps, que la flamme du bûcher les dévore, que le temps les consume, ne peuvent subir aucun mal, croyez-le bien. Araignées du temps, nous marchons sur ses fils et nous nions le vide. Nos idées mouches bourdonnent plus fort que le vent.

—Mentor, vous me lassez: caressez-moi.»