—Ah! c'est beau comme au théâtre.
«Encore» dit Télémaque dans son fourré. «Laissons là ces Kanguroos, et allons dormir.»
Sur le pas de la grotte, Télémaque trouva mal à propos Eucharis qui guettait son retour. Il lui dit bonsoir, la baisa au front et voulut la congédier. Mais elle se récria et lui fit comprendre que son honneur l'engageait à paraître dispos et à faire parade de sa conquête: «Crois-tu, ajouta-t-elle, que je prenne un amant pour ses beaux yeux? Une nymphe a besoin d'un homme pour parler devant lui, se promener dans les prés sans craindre les satyres. Chasser tout le jour, rentrer tard, vous coucher bottés, rudoyer un peu une servante tendre à votre réveil, voilà quelle serait votre vie, butors d'hommes, si nous n'y mettions bon ordre. Télémaque, venez sur l'heure à la comédie. Un groupe d'ondins amateurs donne représentation ce soir, et fait courir toute l'île au lieu dit les Fausses-Roches. Voyez: j'ai mis mon arc électrique, mes orages, mon plus gros regard. Ne suis-je pas belle ainsi, et ne brûlez-vous pas de vous produire à mes côtés? Allez vite vous habiller. Tenez, voilà une épingle de lune: répandez sur vos cheveux la poudre de carabes dorés.»
Le lieu dit les Fausses-Roches était un cirque de nuages dans la campagne. Les gradins croulaient sous un peuple de divinités à escalader le ciel. L'action, déjà fort engagée quand Eucharis et Télémaque arrivèrent, se déroulait sur un plateau central d'eau lumineuse. Un groupe d'ondins figurait un chœur de jeunes gens épris de la vérité et chantait à voix mesurée les préceptes de la sagesse. D'autres acteurs costumés en vieillards se moquaient d'eux et interrompaient leurs discours en soufflant dans de petites trompettes de fer. Les jeunes gens parlaient de la vie; ils étaient la proie de scrupules plus beaux que le jour et dans le moment qu'ils se sentaient sincères, ils croyaient encore mentir. «Je mens si je dis que je mens», ils se perdaient sans cesse au fond de ce labyrinthe: le syllogisme d'Épiménide. Alors les vieillards riaient, tiraient la langue et leur demandaient si par hasard ils avaient dormi cinquante-sept ans dans une caverne. En même temps les vieillards rendaient un culte puéril à des pierres, à des morceaux de carton, au vent sonore que certains d'entre eux tiraient de grandes mécaniques en bois, aux paroles des plus chétifs. À leur tour les jeunes gens secouaient à force de rire les cactus qui surmontaient leurs têtes et mettaient en fureur par leurs quolibets ces dévots ridicules. Une bataille burlesque s'engageait. «Vous trouvez cela drôle?» demanda Télémaque à Eucharis, mais celle-ci comme les autres nymphes frappait dans ses mains et jetait aux acteurs ses bracelets et ses bagues. Dans la grande loge vers laquelle se tournaient les coryphées, Mentor et Calypso s'entretenaient avec le Dieu Neptune, invité de la déesse, lequel fumait une pipe d'écume et envoyait de temps en temps des arbres de corail sur la scène. Télémaque s'efforça de suivre la comédie. À ce moment, un des jeunes ondins s'avança sur le proscenium et fit sa révérence à Calypso:
«Si lentement, dit-il, que j'ouvre les paupières, mes yeux n'arrivent à supporter qu'une seule lumière plus douce pour eux que votre colère à mon cœur: l'amitié contre laquelle les doutes viennent mourir en petits ruchets impuissants. Elle me mène au bout du monde, elle me perd et j'attends.
«Aujourd'hui, vous me voyez abominablement triste. Tout ce qui part de mon cœur est une fusée sans feu. Cette image va vous déplaire. Je commence déjà à vous ennuyer. Je ne vous injurierai même plus. On ne sait pas où commence la lassitude, on ne sait pas où elle finit. Je vous regarde et vous me regardez. Quel opprobre anodin trouverez-vous à me jeter en guise de rameau béni? Je ne cherche ni à vous imposer silence, ni à vous faire crier. Je ne connais plus aujourd'hui que ce grand vide en moi à cause de tous ceux qui sont mes amis comme les gouttes d'eau du fleuve sont les amies de la goutte qu'elles entraînent à la mer. Si vous voulez répondre de quelqu'un vous dites: je suis sûr de lui comme de moi-même. Or, s'il existe au monde un homme dont je ne puis psychologiquement pas être sûr, c'est moi. J'ignore ma loi; quel continuel changement permet que les autres me reconnaissent et m'appellent par mon nom; je ne peux pas me voir de profil. À tout instant je me trahis, je me démens, je me contredis. Je ne suis pas celui en qui je placerai ma confiance. Il n'y a pas là de quoi désespérer. Mais vous savez bien qu'un regard de mes amis suffit à bouleverser mes projets, voilà pourquoi nous sommes amis. Je quitte tout pour perdre mon temps avec eux, je m'abandonne moi-même. Sans doute croyez-vous que j'ai en eux cette confiance que je me refuse? Détrompez-vous. Je connais leurs travers, mille choses me choquent en eux. Ils font ce que je ne ferais pas pour tout l'or du monde.
«Je les sais sans grande affection pour moi. Il y a longtemps que nous ne portons plus sur nous les petites balances qui servent à apprécier la valeur personnelle. Je ne crois pas en mes amis comme je ne crois pas en moi.
«Mes amis sont ceux-là à la merci desquels je me suis mis pour des raisons imbéciles mais fortes en mon cœur. Il y a un torrent qui m'entraîne, et je le reconnais mon maître et je le flatte de la voix.
«Vous qui restez figés dans cette salle comme une flaque de boue, ne me demandez pas le chemin que je prendrai pour sortir de ce monde, ni ce qui me plie à une force étrangère. L'homme dont le corps est pris désormais dans l'engrenage vous parle avec sérénité: n'écoutez pas les mots qu'il forme, entendez seulement le chant monotone de ses lèvres.
«Aujourd'hui vous me voyez abominablement triste.»