Le problème de l'écriture, celui de l'originalité peuvent un instant tourmenter un jeune homme: ils sont impuissants à le retenir. L'année 1920 pour quelques esprits hasardeux aura été l'année des procès formels. Voilà qui va bien. Le sens propre des mots ne saurait pour personne constituer ce que l'on est convenu d'appeler un idéal. Aussi bien m'échappe-t-il le plus souvent, et l'on reconnaîtra que tout le long d'un livre j'ai réuni sous les espèces du mot amour mille éléments qui ne sont point essentiels à l'amour même. Je confesse ici ce tourment, que, par la faute des mots, je cherche encore aujourd'hui à m'expliquer au moyen de mes souvenirs de plaisir les véritables mouvements de mon cœur. De là ces erreurs, ces équivoques, ces confusions.
La puérilité de cet ouvrage, si elle éclate aux yeux de tous, c'est que ces aventures ne dépassent pas le cycle de l'enfance; elles posent l'équation à deux inconnus, l'homme et la femme, qui ne se résoudra que plus tard. Qu'on ne s'y trompe pas: la critique de la vie, nous ne la poursuivons qu'en l'absence de l'amour. Dès qu'il débute, les données changent: nous nous faisons acquiescement universel. L'indifférence aux idées, voilà ce que nous ne soupçonnions pas. Satisfaction de s'éprouver à la merci de l'ouragan sentimental. Je me casse entre les mains d'une tendresse infinie, acceptée et finalement révoltante. Ici commence l'éclipse du moi. La nuit en plein midi. Si vous savez ce que c'est que l'amour, ne tenez pas compte de ce qui va suivre.
L. A.
[LIVRE I]
Malgré la grande richesse de nos langues, le penseur se voit souvent embarrassé pour trouver une expression qui convienne exactement à sa pensée, et faute de cette expression il ne peut la rendre intelligible aux autres, ni, bien plus, à lui-même. Forger de nouveaux mots est une prétention de légiférer dans les langues qui réussit rarement. Avant d'en arriver à ce moyen douteux, il est plus sage de chercher dans une langue morte et savante si on n'y trouverait pas l'idée en question avec l'expression qui lui convient, et dans le cas où l'antique usage de cette expression serait devenu incertain, par suite de la négligence de ses auteurs, il vaut encore mieux consolider en elle la signification qui lui était propre (dût-on laisser douteuse la question de savoir si on l'entendait alors exactement dans le même sens) que de tout perdre en se rendant inintelligible.
(KANT. Crit. de la R. pure, 2e part., 2e div., Liv. I, Prem. Sect.)
LIVRE I
Calypso comme un coquillage au bord de la mer répétait inconsolablement le nom d'Ulysse à l'écume qui emporte les navires. Dans sa douleur elle s'oubliait immortelle. Les mouettes qui la servaient s'envolaient à son approche de peur d'être consumées par le feu de ses lamentations. Le rire des prés, le cri des graviers fins, toutes les caresses du paysage rendaient plus cruelles à la déesse l'absence de celui qui les lui avait enseignées. À quoi bon porter ses regards à l'infini, si l'on n'y doit rencontrer que les plaines amères du désespoir? En vain les rivages de l'île fleurissaient-ils au passage de leur souveraine, elle ne prêtait attention qu'au cours stupide des marées.