LE modèle de cette toile légendaire était une actrice réputée en Angleterre, vers la fin du XVIIIe siècle, pour son talent et sa grande beauté. Elle est représentée assise de trois quarts devant un fond de draperie rouge. Elle porte une élégante robe rayée de bleu, garnie aux épaules et à la ceinture d’une sorte d’écharpe de même couleur. Un grand manteau jaune bordé de fourrure drape ce corps charmant, se pose négligemment sur les genoux et vient s’enrouler autour du bras gauche. Avec l’une de ses mains elle maintient un manchon de fourrures. Un large chapeau à plumes noires encadre le délicieux visage de Mrs. Siddons, visage d’une admirable pureté de lignes et d’une idéale délicatesse de traits, encore embelli par l’abondante parure des cheveux poudrés qui retombent en boucles soyeuses sur les épaules.
Dans ce magistral portrait se trouvent en quelque sorte réunies les éminentes qualités de l’art de Gainsborough. Non pas toutes cependant, car il y aurait injustice à oublier que le grand portraitiste fut en même temps un remarquable peintre de paysages.
Gainsborough était encore enfant lorsque s’éveilla en lui l’amour de la peinture. Avant d’avoir reçu la moindre éducation artistique, il possédait déjà cette extraordinaire facilité, cette sûreté de crayon que l’on admirera plus tard dans son œuvre.
On raconte à ce sujet une anecdote qui se place à l’époque où Gainsborough avait douze ans: l’enfant était assis dans le jardin paternel à l’abri de buissons qui le dissimulaient, et copiait un vieux poirier. Tout à coup, au-dessus du mur de clôture, émergea la tête d’un paysan qui, d’un œil de convoitise, examina les fruits et, se croyant seul, en cueillit un, le plus beau. L’ardente expression du visage de l’homme frappa tellement Gainsborough qu’il la reproduisit séance tenante sur son dessin. Et si fidèle fut la traduction que le père reconnut aussitôt l’auteur du larcin et le lui reprocha.
Après un court passage dans l’atelier d’Hayman, Gainsborough se maria et quitta Sudbury, où il était né, pour se fixer à Ipswich, capitale du comté de Suffolk. Il eut la chance de s’y lier avec Philippe Thicknesse, personnage important de la province, qui le recommanda chaudement et lui procura de nombreuses commandes. Mais une querelle, d’ordre tout à fait étranger à la peinture, mit fin à leurs relations et Gainsborough abandonna Ipswich et s’installa à Bath en 1758. Il y séjourna 16 ans. Bath était alors une station à la mode, quelque chose dans le genre de notre Riviera actuelle; toute la société de Londres s’y donnait rendez-vous pendant la belle saison. Gainsborough vit les commandes affluer: bientôt les portraits en buste, qu’il tarifait au début cinq guinées, se payèrent huit, puis quatorze guinées; quant aux portraits en pied, ils ne montaient pas à moins de cent guinées.
C’est vers cette époque que Gainsborough fut saisi d’une passion subite et extraordinaire pour la musique, passion qui le posséda au point de lui faire négliger la peinture et ses intérêts. Néanmoins, son séjour à Bath marque un changement considérable et un progrès réel dans sa technique, sans doute parce qu’il put voir et étudier, dans les riches demeures des environs, les œuvres des grands maîtres du passé qu’il ne connaissait encore que très imparfaitement.
Aussi dès son arrivée à Londres, en 1774, il est en pleine possession de son talent. La notoriété l’y a déjà précédé et son atelier est assailli par tout ce que la capitale compte de distingué. Les portraits succèdent aux portraits et la plupart sont des chefs-d’œuvre. Il fait déjà partie, depuis la fondation, de l’Académie instituée par Reynolds et ses envois annuels y font l’admiration des amateurs. Il cesse d’y exposer pendant quelque temps à la suite d’une brouille avec Reynolds. Les deux grands peintres se connaissent et professent l’un pour l’autre une estime réciproque, mais leurs caractères très différents s’accordent mal et ils vivent complètement éloignés l’un de l’autre. Gainsborough, qui semble avoir eu les premiers torts, a l’âme impétueuse mais bonne; et quand il sent venir sa mort, il écrit une lettre touchante à son illustre rival et lui demande de conduire ses obsèques. Il mourut le 2 août 1788, à l’âge de soixante et un ans.
Gainsborough, par l’originalité de son talent, l’élégance de sa manière, la qualité de sa couleur, demeurera comme l’une des plus hautes personnifications de l’art anglais.
Écoutons John Ruskin: «La puissance de coloris de Gainsborough a ce qu’il faut pour prendre rang à côté de celle de Rubens; c’est le plus pur coloriste, sans en excepter Reynolds lui-même, de toute l’école anglaise. On verra assez de preuves de l’admiration que j’ai vouée à Turner, mais je n’hésite pas à dire que, dans l’art purement technique de la peinture, Turner est un enfant auprès de Gainsborough. La main de Gainsborough est aussi légère que le vol d’un nuage, aussi rapide que l’éclair d’un rai de soleil. Ses formes sont grandes, simples, idéales. En un mot, c’est un peintre immortel.»
Mrs. Siddons appartint longtemps à la collection du Major Mair, qui avait épousé la petite-fille de la célèbre actrice; il figure aujourd’hui à la “National Gallery” dans la salle XVIII, consacrée à la vieille école anglaise.