Entre toutes la rose est celle
Dont l'âme jalouse recèle
Le mieux ses parfums au soleil,

Et de qui la lèvre embaumée
Garde le plus d'ombre enfermée
Sous son beau sourire vermeil!

Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.—«Voilà la fleur que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.» Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse

Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,

comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!

[Illustration]

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POÈME DE MAI

Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai. Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:

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