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Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos lèvres.

Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.

L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!

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II

CONTES D'ÉTÉ

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FÊTE DES FLEURS

C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche, pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui, voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les têtes indifférentes des passants.