Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes, pour leur goût personnel?

Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce frileux et délicat ornement….—Eh! me diriez-vous, qu'il en soit ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu gourmande, hélas!

Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!

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Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un pantalon, pour ne me pas enrhumer,—et cela avec une tendresse dont les instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,—je goûtais, moi, mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait, pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux. Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.

Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les promeneurs sentimentaux!

Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.

comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.

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Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable chrétienne, et je vous en excuserai davantage.