—On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup, rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.

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Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte, une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons. La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes; tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé caresser la chimère…. L'homme seul était resté de toutes les bêtes, l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable, pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies, emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés, sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce, l'alma parens antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.

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Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé. Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera, faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là, plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des choses…. Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues. Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis biblique à nos fils éperdus!

[Illustration]

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CHOSES D'AMOUR

Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses blessures par les dernières flèches du soleil couchant.

Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne mirent que le ciel.