Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler; que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur, les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre vie.
Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était, autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient désunis.
Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil, le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, et,—comme nous étions brouillés encore,—je me retrouvai sous la même impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint, qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.
Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges éternelles.
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CARNAVAL AMOUREUX
Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître. L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un héritage tombé du ciel,—je les aimerais mieux ainsi que montant de la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,—me permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette fameuse Mme de C… dont les fêtes sont justement recherchées. Vous sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances.
* * * * *
Les songes marchent vite;—il est malheureux qu'on ne puisse les atteler aux Petites-Voitures;—le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui l'appelle.