Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée, je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la berce.
O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!
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Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations. Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait, un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices furieuses de la chair rassasiée?
Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée. Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.
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Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser, la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:
Ce sont les plus petites choses
Qui témoignent le plus d'amour.
En attendant les grandes, comtesse, cependant!
[Illustration]