Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa mélancolie au désordre de ma table de travail.
* * * * *
Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines. J'avais repris le Pays des Rêves à la page ouverte et, ayant relu les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre. C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.
O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas, fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!
[Illustration]
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ENTRE TERRE ET CIEL
I
J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,—vous voyez que ce n'est pas d'hier!—J'avais récité mon catéchisme avec une conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier, au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un innocent.
Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,—à part que j'avais une trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,—il ne me semblait pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes de rhum.