Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son écorce.

—Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à l'occasion.

Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus sérieux sujet:

—Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne, crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les Napoléons?

Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le derrière.

IV

Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,— ainsi se nomme cette opulente créature,—se consola de ne l'avoir pas épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans pouvoir articuler aucun fait.

L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie, sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée, l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément. Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes—Écrire alors!—Bon! Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain matin.

Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et, convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau—je ne parle pas du nouveau porte-plume—il parvient donc à tracer très distinctement, devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: A midi demain. Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son imagination.

Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à Gudule: