Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?
Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi, il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri, dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des sèves universelles.
En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre lot et ce qui nous reste de divin.
Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants, sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux, de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi, l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle.
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Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante, attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée. J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout.
Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous!
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Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels.
Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains; à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.