Au grand étonnement de nos deux pourfendeurs, la porte s'ouvrit devant eux, sans qu'un nouvel appel fût nécessaire. Aucune sentinelle ne leur barra le chemin et ils remarquèrent, avec plaisir, que la meute de M. le baron, laquelle chassait l'huissier mieux que le renard, avait été soigneusement enchaînée en son chenil. Leur surprise fut plus grande encore quand, en approchant du perron armorié, ils y virent apparaître M. de Boutensac en personne, en élégante tenue de gentilhomme qui reçoit des amis, et comme frisé au petit fer, tout exprès pour les recevoir. Ils eurent beau regarder derrière lui, aucun laquais suspect ne lui faisait escorte.

Or, ce fut tout à fait de la stupéfaction quand ledit baron, venant à leur rencontre, leur dit d'une voix ineffablement gracieuse: «Messieurs les huissiers, soyez les bienvenus! Tout ce qui m'appartient est à vous.» Ainsi ils ne se trompaient pas, comme ils l'avaient redouté au premier abord, très inquiets, mais aussi intérieurement très flattés d'avoir été pris, ne fût-ce qu'une minute, pour des gens comme tout le monde. Quand, honorés de saluts cérémonieux, ils eurent pénétré dans le vestibule décoré de panoplies et d'écussons, et soutenu contre M. le baron une véritable lutte pour l'empêcher d'accrocher lui-même leurs paletots aux patères, celui-ci, reprenant la parole sur un ton plus engageant encore, les pria à déjeuner avant saisie, ne voulant pas qu'ils eussent, après une longue et fatigante route, l'ennui d'instrumenter le ventre vide.

Cette dernière attention faillit leur arracher des larmes. Allons! on leur avait fait des contes, là-bas. Ceux qui étaient venus avant eux n'avaient pas su prendre cet excellent homme, ou étaient de simples poltrons!

Un superbe repas était servi, auquel assistait toute la noble famille du baron, à laquelle celui-ci présenta MM. Rouspignol et Guignevent comme des invités de marque et qu'il fallait traiter avec une particulière courtoisie.

Guignevent demeurait, en dedans, un peu méfiant. Mais Rouspignol s'abandonnait à tous les élans enthousiastes de sa nature. A peine assis, ayant devant lui un ravier de Saxe tout plein de radis, il y plongea ses gros doigts, souleva presque toute la botte dont il secoua l'eau sur la nappe armoriée; puis, promenant le paquet tout entier au-dessus de la salière, l'y trempa, et fourra le tout dans sa bouche ouverte avec un fracas énorme de goinfrerie.

M. le baron de Boutensac était déjà debout, pâle de colère.

—Sagouin! malpropre! porc! malotru! Se comporter ainsi à la table d'un gentilhomme en compagnie de sa lignée seigneuriale!

Et d'une voix plus forte, comme s'il lançait une armée à l'assaut d'une citadelle:

—Holà! Lambert! Lafleur! Pierre! Jean! Mathieu! Laramée....