A un moment donné, cependant, une formidable fanfare retentit dans la caverne, si formidable que la caravane tout entière, laquelle était décidément composée de héros, s'enfuit en abandonnant ses marchandises, ses animaux et ses objets de campement. Or ça qui avait soufflé dans la trompette? Le bon Khodja lui-même, et sans s'en douter, vraiment. N'était-il pas précisément assis au-dessus du trou où venait aboutir l'embouchure de la trompette? Or, l'abondance des images gracieuses qui se pressaient dans son cerveau, par cette belle nuit étoilée, ne se pouvant exprimer tout entière dans les vers qui chantaient sur ses lèvres une partie avait cherché son issue dans quelque autre musique dont l'âne, lui-même—ces animaux ont la gaieté facile—avait ri à se rouler dans les herbes rares et sèches qui adornaient la calvitie du mont.

Épouvanté lui-même de la symphonie qui avait éclaté dans son fauteuil naturel, mon aïeul Khodja avait bondi comme s'il eût été l'obus de sa propre pièce. Mais fort curieux de sa nature, et pas du tout rassuré, il s'avisa d'aller visiter l'intérieur de cette montagne mystérieuse, pour s'assurer qu'il ne reposait pas sur un volcan et que ce coup de grisou n'aurait pas une seconde édition. O merveille! Tous les trésors abandonnés par les lâches envoyés de Togrul tombèrent entre ses mains et il rentra chez lui, colossalement riche, tandis que cette canaille de Togrul était complètement ruinée. Et cela arriva juste à temps pour que mon aïeule Amany—décidément la plus désintéressée des femmes—se convainquit que son mari valait infiniment mieux que l'amoureux qu'elle s'allait donner. Outre qu'il devint riche, mon aïeul Khodja évita ainsi tout malheur conjugal, ce qui prouve que ce n'est pas ça qui porte bonheur, comme on l'entend dire quelquefois.

Et l'homme cacheté de rouge se tut. La nuit couvrait maintenant Marseille de toutes les ombres de son aile éployée. Un vent frais faisait palpiter doucement les voiles triangulaires, pareilles à des coeurs qui se raniment, cependant que la Méditerranée prenait, au clair de lune, des moires bleues et vertes et que je murmurais le nom de l'absente un moment oubliée.

RESTITUTION

RESTITUTION

Pour si superficiels et distraits que soient les hommes de ce temps, il n'en est certainement pas un qui n'ait remarqué, avec admiration, comment l'instruction des affaires criminelles s'est enrichie, de nos jours, d'un nouvel élément scientifique et pittoresque. Plus d'assassinat maintenant qui ne donne lieu à une petite comédie judiciaire où ses moindres circonstances ne soient reproduites avec une scrupuleuse fidélité. C'est la mise en action de la fameuse scène à faire que Sarcey réclame inutilement pour le théâtre. Un homme a-t-il été jeté du haut d'un pont? on en profite pour étudier sur un mannequin, de densité et de forme identiques, les lois de la pesanteur. Un mari est-il mort empoisonné? le ballonnement de son cadavre ne manque pas de fournir aux jurés un élégant mémoire sur la dilatation des gaz en vase clos. Ça amuse et instruit la magistrature en même temps. Aussi vous n'imaginez pas combien les juges sont furieux, quand un accusé rend cette petite représentation inutile par l'exactitude et la clarté évidentes de ses aveux. J'en connais qui prétendent qu'on doit passer outre et se méfier de confidences évidemment intéressées.

Tel était l'avis du juge d'instruction Ventéjoul qui, dans son petit tribunal de Castelbajac-sur-Dringue, enrageait de n'avoir pas encore eu l'occasion d'appliquer cette mirifique méthode de la restitution du crime, une désastreuse moralité régnant dans ce paisible chef-lieu d'arrondissement. Mais comment voulez-vous que se distinguent les magistrats de province? Autrefois, ils avaient la politique, et le 16 Mai a été un bon marchepied pour quelques-uns. Mais maintenant! Il n'y avait d'aussi furieux que le procureur Mirapet qui n'avait à défendre la société que de vétilles indignes de son éloquence. Rien à mettre sous la dent creuse de la Justice que de méchants délits, ne prêtant qu'à d'insignifiants réquisitoires. C'était vraiment une désolation. Mme Ventéjoul et Mme Mirapet partageaient la désespérance de leurs maris. Très pieuses, l'une et l'autre, elles demandaient tous les jours, à Dieu, qu'un bon assassinat ensanglantât la commune et sortît enfin leurs époux d'une injuste obscurité.

Enfin, Dieu les exauça, il y a quelques semaines. Un bon crime jeta la terreur dans le territoire de Castelbajac-sur-Dringue. Dieu fit même largement les choses. Il dota cette intéressante cité d'un crime passionnel, la variété de crime la plus recherchée. Un mari offensé, le bourrelier Tireloupe, ayant surpris sa femme couchée avec le forgeron Bonivet, n'avait pas hésité à tirer sur celui-ci. Mais, ayant manqué d'adresse, il avait tué sa femme. N'importe! Il y avait eu, Dieu merci! un malheur. Ce Bonivet, qui l'avait échappé belle, attirait d'ailleurs particulièrement l'attention sur lui. C'était le plus beau gars du pays, le plus solide, le plus entreprenant avec les femmes, et toutes étaient intérieurement ravies qu'il n'eût pas étrenné comme il l'avait mérité.