Pétoine obéit. Le coup était léger, l'adversaire ayant, malgré lui, retenu la main devant cette parade imprévue. Mais, enfin, la peau était entamée.

—Fusilier La Lézardière, vous savez ce qui vous reste à faire.

Et le malheureux comte fut obligé de se mettre à genoux, pour faire, à Pétoine triomphant, un semblant de ponction là où celui-ci s'était juré de lui faire mettre la bouche.

On en rit encore dans le régiment.

LES BOTTES

LES BOTTES

Ce n'est pas sans une mélancolie inquiète que je vois, aux vitrines des bottiers du boulevard, ces chaussures anglaises, étroites et longues, ayant vaguement l'air de cercueils élégants où le pied doit s'emprisonner dans une boite de cuir sans concessions à ses formes originelles. Il en sortira certainement une ou plusieurs générations dont les extrémités inférieures n'auront plus rien de latin. C'est tout simplement la race attaquée dans un de ses signes originels et celui qui comportait le plus d'aristocratie. Car, si peu que vous connaissiez l'oeuvre de Darwin, vous savez que notre organisme se modifie plus rapidement qu'on ne l'imagine, suivant les conditions extérieures où il se développe. La fabrication des monstres n'a pas d'autres secrets. Nous allons gaiement à la monstruosité et vers des hérédités ridicules. Car les infirmités se développent aussi par ces fantaisies de la mode. Pour les hommes, cela m'est assez indifférent. Mais les jolis petits pieds de nos femmes de France transformés en longues pattes de Teutonnes ou de Saxonnes, vous conviendrez avec moi que c'est une abomination!

J'en contais mon inquiétude à mon vieux camarade de promotion Landrimol, qui a quitté depuis déjà longtemps le service pour se livrer à la science, comme beaucoup de polytechniciens sur le retour, et loin de me rassurer, il insista sur le bien-fondé et me donna, à l'appui de mes propres craintes, une preuve tirée d'une vieille histoire de garnison à lui personnelle. Courteline ne m'en voudra pas d'une simple promenade sur son territoire militaire. C'est, d'ailleurs, Landrimol qui parle. Vous vous en apercevriez immédiatement à son absence de tout accent toulousain.

—Or donc, me dit-il, c'était en 1875, je crois. La mode était à une façon de chaussures à la poulaine qui se terminait en pointe, mode excellente pour donner du pied au derrière aux impertinents. J'étais, comme tu le serais encore, un officier ayant quelque coquetterie, un peu trop replet déjà, tout naturellement préoccupé de sa toilette, soucieux de plaire aux dames de la ville. Car nous occupions précisément une garnison où les militaires étaient bien vus du sexe aimable. Nous autres artilleurs, surtout, faisions prime. Nous avions, je ne sais pourquoi, la réputation d'être plus discrets que les hussards et les dragons. Le fait est que nous ne parlions jamais de nos succès qu'au café et à dix ou douze amis intimes seulement.