—Excellent! lui répondait le monosyllabique Landrimol, en filant, et sur le même ton triomphant.

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L'INVITÉ

Vous me permettrez, pour une fois, une pointe de gauloiserie. J'ai été bien sage depuis si longtemps! Et puis, Paris est rempli, en ce moment, d'étrangers très graves, et on y entend rire si peu qu'on s'y pourrait croire à Londres ou à Berlin. Et c'est bon de rire, quelquefois, à la mode des aïeux, voire des aïeules, qui étaient moins raffinées que nous en plaisanteries. Lisez plutôt les lettres écrites au grand siècle par de grandes dames! Je n'excéderai pas, d'ailleurs, un genre de gaieté qui fut familier à Molière. Deux circonstances atténuantes encore. Mon conte est miraculeusement scientifique, et l'aventure m'étant arrivée à moi-même, comme nous ne manquons jamais de le faire remarquer à Toulouse, est d'une parfaite authenticité.

Donc c'est moi, oui, moi, qui avais résolu d'aller déjeuner à l'improviste chez mon vieux camarade, l'explorateur Pipedru, de passage à Paris pour quelques jours. J'ai peu de sympathie, en général, pour ces hardis pionniers de la civilisation européenne, qui viennent troubler de tranquilles sauvages et leur offrent hypocritement des verroteries, ayant déjà, aux talons, les canons de la conquête. Je n'apprends jamais, sans quelque plaisir, qu'ils ont été dévorés par de sages cannibales. Mais mon vieux camarade Pipedru n'est pas de cette race d'oiseaux de proie au long vol. Il explore par curiosité, par amour de la science, et sans jamais commettre, à son retour, aucune indiscrétion au profit d'un gouvernement quelconque, de la France, surtout, dont il désapprouve hautement la politique coloniale, ne rêvant, le brave homme! que le retour des chères provinces perdues à la mère patrie! Un sympathique, vous le voyez. Et hospitalier! Vous ne sauriez croire sa joie quand je viens ainsi le surprendre, à l'heure du repas, dans son petit appartement de la rue Pigalle, lequel est un musée véritable où se pourraient instruire vingt générations.

On entre dans son cabinet de travail en traversant la salle à manger. Quand je le vis, ce jour-là, un seul couvert était sur la table déjà mise. Le sien certainement. Allons, tant mieux! Il n'y aura pas de fâcheux entre nous. J'ouvre brusquement la porte de son laborieux asile. Comme à l'ordinaire, il vient à moi, les deux mains ouvertes. Mais soudain, sa bonne figure, déjà très hâlée par les exotiques soleils, se rembrunit:—Tu ne viens pas déjeuner, au moins?—Mais si, et j'ai grand'faim.—Impossible aujourd'hui.—Comment cela?—J'ai un invité que je ne peux recevoir que seul. Tiens!... j'aurais cru, en voyant une seule assiette sur la nappe....

Pipedru referma la porte et, me forçant à m'asseoir, malgré ma mauvaise humeur:—Il n'est que onze heures, fit-il, et nous avons trois quarts d'heure avant son arrivée. C'en est assez pour m'excuser et te dire la mystérieuse raison qui m'empêche d'être, en même temps, votre amphitryon à tous les deux. Mais, d'abord, as-tu lu Darwin?—Un peu légèrement, avouai-je en reprenant ma sérénité en face de l'air bon enfant et sincère de Pipedru.

—Alors, continua-t-il, tu es de ceux qui lui reprochent d'avoir fait descendre l'homme du singe, ce qu'il n'a jamais dit. Ce pauvre Darwin, tant calomnié de ceux qui ne l'ont pas lu, ne fit qu'apporter sa petite pierre à l'édifice physiologique commencé par Maillet en 1748, poursuivi par Robinet en 1768, continué par Lamarck en 1809 et auquel Étienne-Geoffroy Saint-Hilaire a lui-même travaillé depuis. Darwin a infiniment plus parlé des pigeons que des hommes, et on ne sape pas les bases de la religion pour avoir affirmé que les cent cinquante variétés de pigeons qu'il a dénombrées n'avaient qu'un type originel: le bizet. Sais-tu maintenant en quoi consiste la «sélection naturelle», la plus belle découverte de son génie?—Vaguement.—Eh bien! c'est le principe, en vertu duquel, dans chaque espèce animale, les individus ayant une faculté particulière, et particulièrement robuste, font seuls souche durable, les autres succombant dans l'implacable lutte pour la vie qui est la loi terrible des êtres. Cette faculté, à laquelle ils doivent la supériorité qui leur permet de subsister parmi les ruines de leurs congénères, va s'exagérant chez leurs descendants, au point de devenir chez eux, plus que l'habitude même, une nouvelle nature.—En sorte que si, par l'exagération d'une habitude journalière, des hommes étaient arrivés à se créer artificiellement un besoin, ce besoin revivrait plus actif, plus impérieux, plus dominateur chez leur progéniture et pourrait devenir le signe caractéristique d'une race?—Parfaitement. Eh bien! maintenant que tu as compris, je puis te dire pourquoi je ne puis te garder à déjeuner. Mon invité, le premier insulaire de son lointain pays qui ait pénétré en Europe, fait prisonnier par un pasteur presbytérien à qui il a heureusement échappé, ne peut supporter d'autre convive avec lui parce qu'il appartient à la tribu des Arganautes.—Comprends pas.—Je vais te l'expliquer. Les Arganautes, qu'il faut bien se garder de confondre avec les compagnons de Jason à la conquête de la Toison d'Or, descendent d'un nommé Argan qui leur a donné son nom. Or, j'ai découvert que cet Argan n'est autre que celui dont notre grand Poquelin a parlé dans son Malade imaginaire, lequel Argan, étant huguenot, avait été exilé de France, à l'époque de la Révocation de l'Édit de Nantes, et était venu s'installer, par-delà les mers, dans une île lointaine, ce que Molière, par un bas sentiment de flatterie, s'était bien gardé de nous conter. Or, tu sais, comme moi, la manie de ce pauvre homme et qu'il avait coutume de compter les heures du jour par ses ablutions intérieures, renouvelant ainsi les merveilles de la clepsydre qui marquait, avec de l'eau, la fuite du temps. Cette passion pour les politesses hydrauliques de M. Fleurant devait, en vertu de la loi que je t'énonçais tout à l'heure, prendre chez ses descendants un développement tout à fait anormal. Et, en effet, le clystère était devenu, dans sa nombreuse postérité, le principe fondamental (c'est le mot propre) de toute alimentation et de toute gourmandise. Les facultés du goût s'étaient complètement déplacées chez cette race d'hommes, singulière, mais dont le teint est d'une fraîcheur et d'une beauté remarquables.

—Les repas devaient être singuliers.