III
Cette miséricorde que vous gardez pour les fautes découvertes, exercez-la, tous les jours, sans trêve, à ne les pas découvrir. Ayez le respect de votre rêve. Même lorsqu’il s’appelle Musset, j’ai horreur de l’homme qui se complaît à salir ce qu’il a adoré. Le beau mérite de proclamer, même à ses propres yeux, qu’on a été une dupe! Et puis, ce n’est pas vrai. Je plains celui qui, ayant possédé celle qu’il aimait, même à tort (comme si on pouvait avoir tort d’aimer!) trouve qu’il a été dupe. De quels sens glacés était donc faite son ivresse qu’il n’en a pas gardé comme un parfum de l’Infini? C’est le souvenir de cette heure inoubliable, de cette heure sacrée qui doit nous rendre cléments les uns aux autres, et plus doux que des Christs pardonnant même à l’adultère. Le plus grand mérite de Jésus a été qu’il n’avait rien obtenu de la femme coupable, en l’absolvant. Le premier baiser qu’une femme souhaitée nous donne devrait emporter le pardon de tous ceux même qu’elle nous volera. Et ne croyez pas que je vous prêche là une morale lâche. Ce n’est jamais une lâcheté que savoir souffrir. Qui met de la dignité en amour, est bien près de ne plus aimer.
Et c’est là le seul malheur qu’il faut redouter en cette vie. Quand la femme vient à vous, vos vœux enfin exaucés, elle est tout mystère et c’est un sphinx qui vous attire autant qu’une Beauté qui vous charme. Qu’elle demeure telle pour vous, aussi longtemps que cela sera possible. Vous imaginez-vous que vous atteindrez jamais au fond de ce gouffre qui est sa pensée? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors, pourquoi vous pencher au-dessus, dans l’espoir douloureux d’y voir se refléter quelque étoile que votre ciel ne connaît pas? Celui-là n’a jamais regardé dans les yeux d’une femme qui ignore à quelles profondeurs habitent les intimités de son rêve, de quels lointains constellés elle nous épie sans que nous l’y puissions surprendre nous-mêmes. C’est terrible et c’est charmant. Et nous vivons de cette inquiétude autant que de notre bonheur.
L’amante ne doit être, pour nous, qu’un hôte que nous traitons de notre mieux, que nous tentons de garder le plus longtemps possible. Il est de pratique physique que nous n’arrivons aux vraies joies que l’amour comporte, que par la coutume l’un de l’autre, par une certaine habitude des caresses que rien ne remplace. «Sa bouche était à la mesure de la mienne», a dit un écrivain charmant. Ce n’est pas du premier baiser que se fait cette commune mesure. Voilà ce qui nous doit enseigner la constance, comme le plus honnête des raffinements en matière de volupté. Vous me direz que beaucoup d’hommes aiment le changement. Vous me permettrez de vous répondre que ce sont des amants médiocres, des gens à courte vue passionnelle, des âmes manquant de portée. Qui ne sait s’attacher à une femme est certainement un mâle mal doué, j’entends superficiellement, un amoureux de la quantité plutôt que de la qualité.
Ceci bien établi, quel encouragement à la condescendance volontaire en amour, laquelle, seule, permet les liaisons durables, celles que paye un réel courant de volupté! Quelle raison de ne se point chercher de défauts, de ne se pas chagriner inutilement. Le temps de la possession ne doit se ressembler en rien avec l’autre et doit être exempt de toute coquetterie.
Mais, me direz-vous, cette joie éperdue de la réconciliation?
Eh bien! il faut en faire le sacrifice! C’est d’ailleurs un mot seulement qu’on sacrifie. Et le pardon aussi est un mot. Allons au fond des choses. Pardonner à quelqu’un, est-ce oublier l’offense qu’il vous a faite? Pas le moins du monde! Vous n’êtes pas maître de votre mémoire. C’est s’engager simplement à ne lui pas tenir compte, dans la suite, de la peine qu’il vous a causée, pour lui en causer une pareille. Eh bien! vous avez beau être de bonne foi, cette magnanimité, en amour du moins, ne représente non plus absolument rien. Très inconsciemment, avec la volonté du contraire, vous tiendrez compte de la faute pardonnée, parce que votre tendresse sera diminuée d’autant. Dans ce baiser du pardon, dans cette étreinte du retour, ce n’est pas nos rancunes qui s’en vont de nous, à moins que nous ne les échangions. Le spasme délicieux passé, l’oubli de nous-même, le sommeil d’un instant où toute notion nous fut perdue, dissipés, nous nous retrouvons face à face avec le souvenir. Que nous le voulions ou non, une pierre est tombée de l’édifice de notre Rêve, une épine a crû dans le buisson qui sépare les deux routes, tout emperlé de notre sang. Les querelles fréquentes et volontaires sont un abaissement de l’Amour et ne lui laissent plus la gloire cruelle de s’écrouler avec quelque grandeur, en laissant derrière lui une grande image. Nous ne sommes plus le bûcheron qui renverse l’arbre géant d’un rude coup de sa cognée, mais l’insecte honteux qui en ronge l’écorce et met des lèpres là où s’épanouissaient les frondaisons.
Or donc, amants pour qui j’écris, je vous devais cette page de franchise. Contentez-vous de vous aimer à pleine âme et à pleine bouche sans demander de douloureuses surprises au Destin. Peuplez le jardin de votre âme, non pas de fleurs délicieusement vénéneuses, mais laissez-y s’épanouir largement les roses au cœur loyal et aux lèvres toujours parfumées!