Dans l’amertume même de mes déceptions je n’ai jamais rencontré la haine. Je ne suis pas du même sang qu’Ajax injuriant les dieux. A l’homme seul j’ai réservé mes colères, pour tout ce que j’ai vu de vil en lui, et jamais elles ne furent plus vibrantes que devant le spectacle hideux que m’inspirent mes contemporains. En dehors même des fanges où son ambition et sa cupidité le plongent, alors même qu’il souffre par la femme—indigne qu’il en est souvent—c’est à sa lâcheté seule que j’en veux et non aux instincts admirables de torture de son bourreau. Loin de moi l’idée de révoltes inutiles. La gloire du soleil se rit du vol ensanglanté de nos blasphèmes. Ainsi la Beauté plane fort au-dessus de nos plaintes et de nos rébellions. Tout est excuse pour les crimes de la femme et ses faiblesses portent, en elles, leur pardon. Non pas qu’elle ne mérite d’être traitée comme un être moral—il y aurait, dans un tel jugement, quelque chose de dédaigneux—mais parce que la morale rigide, dont s’accommode la brutalité de notre nature, est forcée de s’assouplir pour elle et de s’ingénier aux délicatesses de son tempérament et de son esprit. Elle a droit,—et elle le sait—à certaines inconsciences, parce que sa mission est à la fois cruelle et douce, et c’est à ces inconsciences d’ailleurs que nous devons, le plus souvent, ses bontés. Il y aurait donc, de notre part, grande injustice à nous en plaindre. On a beaucoup discuté sur la faiblesse de la femme et la facilité de ses chutes. Mais on n’a pas assez loué ses admirables facultés de relèvement. L’homme déchu s’enlise dans les fanges et y disparaît. C’est l’expérience de tous les jours et jamais elle ne se prodigue autant, sous nos yeux, qu’en ces heures troublées où l’honneur flotte comme un vaisseau désemparé sur les abîmes et menace de ne plus être que le nom d’une chose à jamais engloutie. Mais que de femmes tombées nous avons revues debout, purifiées par quelque noble sentiment, courtisanes devenues épouses loyales, épouses infidèles devenues mères sublimes! Rien de plus fréquent, pour qui sait regarder autour de soi, que ces magnifiques sursauts de la Femme vers l’idéal longtemps déserté, et ces résurrections de l’âme engourdie, ce réveil de la conscience sont, chez elles, spectacle commun.
Dans un monde dont l’impeccabilité n’est pas précisément le fait, il me semble que cela seul suffit à constituer une façon de supériorité morale. Mais, au moment même du plus grand abaissement, entre le drôle qui se parjure pour être nommé député et la fille qui se donne pour avoir du pain,—voire même des bijoux,—je n’ai jamais hésité un instant. D’autant que ce qu’ils vendent, l’un et l’autre, est diantrement plus précieux chez celle-ci que chez celui-là.
IV
En ai-je assez dit pour me défendre d’une accusation qu’un homme, ayant exercé loyalement la profession d’amant, très supérieure à toutes les autres carrières, ne saurait accepter! Ce n’est vraiment pas ma faute si je n’ai jamais pu entrer dans la conception chrétienne qui nous représente la Femme comme la sœur de l’Homme. Ce fut ma première pierre d’achoppement sur le chemin où m’éclairait la Foi des aïeux, allumée à l’étoile même qui guida les mages. Par un atavisme bizarre qui me ramène irrévocablement à une tradition plus ancienne, la grecque, celle du paganisme où s’affirme la plus parfaite éclosion de l’esprit humain, je considère, malgré moi, la Femme comme un être d’essence différente que les civilisations vraiment avancées mettaient fort au-dessus de l’homme, que les barbaries contemporaines s’obstinent ignoblement encore à mettre au-dessous. Ce que je ne puis admettre, est cette fausse fraternité que je trouve humiliante pour nos maîtresses, c’est cette parenté menteuse qui ferait, de l’Amour, un continuel inceste. Mais c’est mon admiration même pour la Femme qui me les fait repousser; c’est la pitié grecque et non pas le dédain musulman. Si j’ai quelquefois parlé légèrement de mon idole, c’est à la façon des Athéniens qui, pour plaisanter leurs Dieux en d’immortelles comédies, n’en étaient pas moins assidus aux sacrifices. Je n’ai jamais songé à nier, chez la femme, l’être moral, mais je crois sa morale absolument différente de la nôtre,—moins humaine puisqu’elle s’accommode fort bien de nous faire souffrir—plus divine puisqu’elle participe des impassibles fatalités et repose sur une fatalité même, la Beauté dont nul n’évite le pouvoir. Nos notions d’honnêteté dont il se fait, en ce moment même, une si belle confusion, sont, pour elle, lettre morte; mais jamais nous n’avons eu moins de raison d’en être fiers. Car sa probité passionnelle est souvent supérieure à la nôtre parce qu’elle ne conçoit la rivalité d’aucun autre sentiment. Méprisable, non! mais assurément redoutable, trop loin de nous, et trop haut, pour qu’il nous soit permis de la juger, faite pour nos admirations extasiées et non pas pour notre inutile estime.
IX