O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi les plus belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire. D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistes seuls, épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela, une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui dire qu’on la trouve belle,—à tort ou à raison d’ailleurs,—et si la vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer; elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute cette magie des souvenirs qui sont comme les feuilles du chêne que l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.
II
Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’il en est qui conseillent, dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient. Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce qui l’approche! Le devoir était pourtant bien tracé à cette créature, s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement égoïste de garder l’estime de soi-même!
O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle. Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour, que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces tentations qui nous viennent de la Beauté? Je n’en suis pas, pour ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra apprendre cependant, quand le jour sera venu, vous à qui ne fut pas dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de la trahison délicieuse et maudite à la fois.
Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentiment où se juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement méritent qu’on les aime qui savent aimer!