La douceur de sa voix me surprit: c'était un tel contraste avec son air repoussant! Je n'acceptai pas son offre; mais ému de reconnaissance, je lui dis:

—Non, je ne suis pas triste, du moins de ce qui peut m'arriver demain. Être tué d'un coup de fusil ou de baïonnette, c'est peut-être ce qu'il y a de mieux. Ce qui m'attriste, c'est de voir dormir tranquillement tous ces pauvres diables et de penser à tout ce qu'il leur reste à souffrir. C'est aussi de penser à tous ceux qui les aiment, et qui les pleurent et les pleureront.

Il demeura quelques instants silencieux; puis, approchant ses lèvres de mon oreille, il dit doucement:

—Le sang, ce n'est rien; les larmes, moins encore. Qu'importe de mourir! Je crois que ce doit être un plaisir immense que de se reposer dans le sein de la grande Nature. Avec quel calme on doit dormir sous quelques pelletées de terre! En réalité, mon cher, la mort n'existe pas; l'étincelle de vie qui nous anime ne s'éteint pas avec chacun de nous: elle va allumer un autre foyer. Les champs, les mers, les hommes, les bêtes, les soleils qui brillent dans le ciel, tout ce qui se meut et respire, tout naît et tout meurt, tout tombe et tout renaît. Seul le grand pouvoir de la Nature ne s'éteint jamais, il est seul immortel. Ce grand pouvoir silencieux et tranquille est le seul qui existe vraiment: nous ne sommes, nous, que des apparences, que les projections du grand cinématographe. Pourquoi la destruction nous ferait-elle horreur? Elle aussi n'est qu'apparente. Vois les fourmis: elles traversent la route en file, accomplissant leur tâche. Le pied d'un passant en écrase une centaine; les autres poursuivent impassiblement leur ouvrage sans donner d'importance à l'accident. Pourquoi en donnons-nous tant, nous autres, à la mort d'une centaine d'entre nous? Nous et elles, nous tombons également dans le sein fécond de notre mère la terre. Jamais le Destin ne pourra nous priver de ce giron maternel. Le secret de la force des choses est en nous comme en tout le reste des êtres. Il n'y a pas de vide dans l'Univers. Les limites entre le monde inanimé et le monde de la vie sont imaginaires... Console-toi, mon ami; la mort n'est une porte d'horreur et de ténèbres pour personne: c'est au contraire le passage d'une heure sombre à une heure claire. Soumettons-nous gaiement à la volonté de la nature et ne voyons pas en elle une ennemie, mais une tendre alliée qui nous délivre de l'intolérable tyrannie de la vie.

Naturellement, cela ne me consolait pas; mais dès lors j'eus du respect pour ce compagnon qui était tout autre que ce que mes camarades et moi-même nous nous étions figuré.

La grande offensive se termina; notre compagnie avait à peu près perdu la moitié de ses hommes; je m'en étais tiré par miracle, et Tabourin aussi. Nous revînmes à la vie monotone et malpropre des tranchées. Tous ceux qui l'ont soufferte se la rappelleront avec dégoût. J'essayai d'avoir avec Tabourin des rapports plus étroits; car après les graves paroles que j'avais entendues de lui, il me semblait que son âme n'était pas sans noblesse. Seulement mes attentions se brisèrent contre son attitude toujours ironique et glaciale. Il continuait à nous fuir; il parlait très peu et sur un ton presque toujours méprisant. Il devenait chaque jour plus antipathique à ses camarades et plus odieux à ses chefs.

Tabourin passait de nouveau ses loisirs à la chasse des lépidoptères, dont il étudiait les antennes et les trompes et les écailles des ailes à travers une loupe énorme. Parfois la nuit il voulut chasser à la lumière les papillons nocturnes. Il en fut rudement réprimandé et il dut se rabattre sur les chasses diurnes et crépusculaires. Tout d'abord nous avions ri de ce goût-là. Nous finîmes par le respecter, nous persuadant que Tabourin était un homme de science, peut-être un grand entomologiste.

Un jour, nous eûmes à faire une reconnaissance périlleuse dans un terrain occupé par l'ennemi. Nous étions douze et un lieutenant. Nous parcourûmes tantôt en nous cachant comme des lapins, tantôt en faisant des sauts de chèvre, une assez grande étendue sans nous laisser découvrir. Nous sortions d'un bois quand on s'aperçut qu'il nous manquait un homme. Cet homme c'était Tabourin. Étonné, car nous n'avions entendu aucun coup de fusil, le lieutenant s'arrêta et commanda à deux soldats de retourner sur leurs pas pour le chercher. Ils revinrent bientôt sans l'avoir découvert. Nous continuâmes de reconnaître le terrain en nous couvrant plus soigneusement aux regards: nous étions en plein dans les lignes ennemies.

Tout à coup, au moment de descendre dans une dépression du terrain, nous apercevons au-dessous de nous deux soldats qui parlaient avec animation: un Allemand et un Français. A notre vue le premier prit la fuite. Le lieutenant, croyant logiquement qu'il s'agissait d'un espion, commanda le feu, sûr en même temps que nous nous découvrions du coup. L'Allemand n'avait pas fait vingt pas qu'il tombait criblé de balles.

Fou de fureur, le visage injecté, notre lieutenant s'avança vers Tabourin, le revolver au poing.