C'est une singulière nation que l'Angleterre. J'ai lu dans mon enfance un roman de Jules Verne où l'on voit un Français obséquieux qui cherche à flatter le capitaine du bateau où il est. Ce capitaine est Anglais et le Français lui dit: «J'admire tellement l'Angleterre que, si je n'étais pas Français, c'est Anglais que je voudrais être.» Le capitaine tire une bouffée de sa pipe et lui répond tranquillement: «Eh bien, moi, si je n'étais pas Anglais, je voudrais le devenir.» Combien d'hommes en Europe pensent de même!

J'admire la littérature, la politique, les mœurs, les jeux, l'originalité de l'Angleterre. Je lui passe même son orgueil, qui n'a rien d'agressif. Mais ce qui fait surtout que je l'admire, c'est qu'elle est la patrie des hommes libres. Comparés aux siens, les hommes des autres pays ne sont que des esclaves. Que de fois, en constatant l'arbitraire et la violence du pouvoir en Espagne, en entendant parler de l'insolence des militaires allemands, de l'intolérance des jacobins français, de la cruauté des sbires russes, que de fois me suis-je dit: «Prohibez, violentez, maltraitez: tant que l'Angleterre sera là, la liberté du monde ne sera pas près de disparaître! C'est là qu'à la dernière extrémité, nous qui ne sommes pas nés serviles, nous irons chercher un refuge!»

On critique l'orgueil britannique. Et pourtant, partout où il y a quelque chose d'admirable on rencontre un Anglais. Leur orgueil signifie confiance en soi-même, et cela n'est pas pour inspirer de l'aversion mais du respect. Quand éclata cette guerre, l'Europe croyait unanimement que les immenses et lointaines colonies anglaises se lèveraient et secoueraient le joug de leur domination. Les Allemands y comptaient beaucoup aussi. C'est le contraire qui arriva. Les colonies se sentirent blessées dans la métropole comme dans leur propre cœur et s'apprêtèrent à porter secours à la mère-patrie.

On n'a pas assez médité ce fait, qui est unique dans l'histoire. Combien il faut avoir été bon et généreux pour que ceux qui se trouvent dans notre dépendance ne profitent pas des circonstances pour rompre soudain avec nous! Il est possible que des actes de cruauté aient été commis autrefois. Ils n'étaient d'ailleurs ni aussi nombreux ni aussi grands que ceux qu'on reproche aux autres nations. Et puis, à quoi bon parler de ce qui a disparu dans l'abîme des temps? L'histoire du genre humain n'est que l'histoire de la bête humaine. Oublions les morsures que nous nous sommes faites les uns les autres.

Durant leur guerre avec les Boërs de l'Afrique méridionale, les Anglais durent à l'habileté et au courage de ces guerriers improvisés des revers douloureux. Un de ceux qui leur firent le plus de mal est, comme on le sait, le général Dewett. Or, un jour, le portrait de ce chef héroïque parut tout à coup sur l'écran d'un cinématographe à Londres: la salle entière applaudit à l'image du grand ennemi. Je me demande ce qui se serait produit dans la même occurrence en quelque autre pays de l'Europe. Oh, grand et noble peuple anglais, ne crains pas pour ton immense empire! Les anges soutiennent de leurs ailes les puissances qui sont justes!

Du contact intime de la France et de l'Angleterre, pays libres, la Russie sortira imprégnée de l'esprit de liberté. Chose inouïe, on y voit déjà un despote libérer son peuple. «Vous autres philosophes, disait Catherine II à Diderot qui la poussait à faire des réformes, vous écrivez sur du papier et le papier supporte très bien le frottement de la plume; mais nous, les rois, c'est sur la peau humaine que nous travaillons: elle est beaucoup plus sensible.» Le bon tsar Nicolas a une belle occasion d'éprouver la sentence de son aïeule. Il existe dans son vaste empire un parti réactionnaire qui crie comme nos «chisperos» du siècle dernier: «Vivent les chaînes!» et qui a paralysé sa généreuse initiative. En face de ce parti s'en dresse un autre, intransigeant, féroce et qui prétend faire table rase de la tradition. Avec un diable si déchaîné, il est bien difficile de sortir de l'enfer.

L'Italie gagnera Trieste. L'ombre de Sylvio Pellico, qui erre et gémit encore à travers l'Italie irrédente, pourra se reposer en paix dans son sépulcre. La Belgique aura bientôt étanché le sang de ses blessures. La Turquie livrera aux chrétiens le tombeau du Christ. Les États balkaniques continueront de se tirer par les cheveux en sourdine jusqu'à ce que l'Europe, comme un maître rigoureux, portant un doigt à ses lèvres et montrant sa férule, leur impose la paix.

Le désarmement s'ensuivra-t-il? Oui, j'espère que le désarmement s'ensuivra. La maladie a produit une crise: le malade en mourra, ou il sera sauvé. Redescendons dans les gouffres de l'animalité ou élevons-nous au-dessus des nuages.

«L'animal prend son point d'appui sur la plante, dit M. Henri Bergson, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort.»

L'obstacle que l'humanité vient de rencontrer est le plus haut sur lequel elle soit tombée dans sa longue carrière. Le tremplin est devant. Si elle recule, nous continuerons de chevaucher, non pas devant, mais à côté même de l'animal. Comme dans le fond de l'océan, c'est la loi du plus fort qui continuera de s'appliquer. L'état de guerre se poursuivra sur notre planète, la haine établira définitivement son empire sur les cœurs; la bête rugira de nouveau par la bouche des canons. Si l'humanité saute, elle tombera sur le doux sein de la loi du Christ, elle acquerra pour toujours conscience de soi-même et poursuivra glorieusement son chemin vers les hauts destins que la Providence lui a réservés.