Ces religieux, dont j'ai déjà parlé, ne quittent leurs solitudes qu'à l'occasion d'événements graves ou pour détourner les puissants ou ceux auxquels ils s'intéressent d'une conduite qui leur paraît contraire à la morale chrétienne; ils s'arrangent pour arriver et repartir de nuit et accomplir mystérieusement leur mission. Plusieurs sont fatuaires de bonne foi et puisent leurs conseils dans des visions ou des extases; d'autres sont d'anciens hommes de guerre, des chefs célèbres retirés depuis longtemps dans les solitudes et lorsqu'ils reparaissent dans le monde, ils ne s'autorisent que de leur âge, de leur expérience, de leur détachement et de leur charité pour leurs semblables; les uns et les autres sont fort écoutés, car leurs conseils, leurs prévisions et même leurs prophéties se vérifient souvent d'une façon surprenante.

Lorsque je quittai la Waïzoro, elle fit venir son aumônier pour qu'il me bénît; elle m'appela son fils et elle reçut mes adieux comme une bonne mère.

[CHAPITRE X]

BATAILLE DE KONZOULA.—BIRRO DEDJAZMATCH.

Je me mis en route de grand matin, et j'atteignis le soir même le camp du Dedjazmatch.

L'hiver allait finir; le sol boueux et les ondées fréquentes, notre équipement inapproprié, le nombre insuffisant de mes gens, leur inexpérience et aussi la mienne, tout concourait à aggraver pour moi les rigueurs de cette entrée en campagne.

Jusqu'à la frontière de l'Agaw, nous marchâmes de façon à donner à nos gens le temps de nous rejoindre. Birro Guoscho nous arriva avec seulement 3,000 hommes d'infanterie, 200 fusiliers et 700 chevaux. Dès sa rentrée en Gojam, après sa fuite de Dabra-Tabor, il s'était décidé à se rebeller ouvertement plutôt que de se risquer désormais à la cour du Ras; en conséquence il avait choisi les hommes résolus à s'associer à toutes les chances de sa fortune, et licencié le reste. L'investiture inespérée du Metcha et de l'Ibaba ne lui avait permis de recruter que quelques centaines de soldats dans ces deux districts, qui lui en eussent fourni un grand nombre d'excellents, s'il eût eu le temps d'y asseoir son autorité. Les habitants du Metcha sont difficiles à gouverner à cause de leur habitude, à la moindre atteinte portée à leurs franchises communales, de se jeter dans les hernes de leur pays accidenté, couvert et très-propre à la guerre de partisans; aussi font-ils d'excellents soldats. Ce plantureux pays, un des plus attrayants du Gojam, passait pour un des plus difficiles à gouverner, et pour celui où l'on trouvait le moins de vieillards, à cause des résistances armées qu'il opposait à chacun des nouveaux gouverneurs que le Ras y envoyait. L'attachement des habitants à leurs libertés locales, ainsi que la beauté de leurs femmes, sont passés en proverbe, et, quoique descendants, comme on sait, de colons Gallas, ils ont la réputation de parler un amarigna plus pur que dans les provinces avoisinantes.

Le Dedjadj Baria, gouverneur de l'Agaw-Médir, province comprise dans le gouvernement des fils de Conefo, s'étant décidé à opter en notre faveur, se joignit à nous avec 900 cavaliers seulement, quoique son pays pût en fournir neuf ou dix mille pour une expédition lointaine, et un nombre bien plus considérable pour une campagne de peu de durée, comme celle que nous entreprenions. Il allégua qu'il avait eu trop peu de temps pour préparer ses compatriotes au brusque changement de leur politique.

Selon quelques traditions, le peuple Agaw aurait possédé jadis la majeure partie de l'Éthiopie; il se trouve circonscrit aujourd'hui dans la province de l'Agaw-Médir, contiguë au Damote, et dans une autre province au sud-est, voisine du Lasta, et connue en Éthiopie sous le nom d'Agaw tout court. Les Agaws parlent, outre l'amarigna, une langue complétement différente, dont le nom ethnique est Hamtonga; mais, comme les deux provinces ne communiquent entre elles que très-rarement, cette langue a formé deux dialectes distincts. Il est à croire que le petit peuple Bilène qui habite à l'Est, sur les bords de la mer Rouge, est encore un tronçon du peuple Agaw, car les traditions des Bilènes mentionnent leur expulsion de la haute Éthiopie, et mon frère, en étudiant le réseau de langues et dialectes si nombreux parlés en Éthiopie, a découvert que les Bilènes parlent aussi un dialecte de la langue hamtonga.

Pour mon compte, je ne connais que les Agaws de l'Agaw-Médir. On trouve parmi ceux-ci beaucoup d'hommes et de femmes dont l'expression du visage, les traits et les yeux, légèrement relevés vers les tempes, semblent dénoter une provenance étrangère aux races qui les avoisinent et vis-à-vis desquelles, du reste, ils vivent en état de défiance constante. Établis dans un pays fertile et verdoyant, un des plus boisés de l'Éthiopie, ils s'adonnent de préférence à l'élève des chevaux et des bestiaux, qui alimentent les marchés de l'Atchefer, du Dambya, du Kouara, de Gondar, du Fouogara, du Bégamdir, et jusqu'à ceux du Samen. Ils sont médiocres fantassins, mais très-bons cavaliers, et leurs habitudes sont plutôt pastorales qu'agricoles. Unis entre eux par le lien de leurs coutumes locales et celui d'une langue incomprise par leurs voisins, ils aiment passionnément leur pays, et leur insubordination à des chefs étrangers à leur race est notoire. Selon les remaniements politiques, leur province est annexée tantôt au gouvernement du Dambya, tantôt à celui du Damote, et fréquemment le titulaire est contraint de la réduire par les armes. Le Dedjadj Conefo dut faire contre eux plusieurs campagnes; à force de cruautés, il obtint leur soumission; mais, dès sa mort, ils refusèrent l'hommage à ses fils. Les Agaws, très-belliqueux dans leur pays, semblent perdre leur énergie dès qu'ils s'en éloignent. Le Dedjadj Guoscho me disait que, quel que fût leur nombre, il comptait peu sur eux; du reste, leurs antécédents sont tels que, même sur le champ de bataille, on n'est pas assuré de leur concours: le Dedjadj Zaoudé, père du Dedjadj Guoscho, s'étant laissé entraîner par eux dans une guerre qui les concernait, les vit, au commencement d'une bataille, passer à l'ennemi au nombre de plus de 5,000 cavaliers. Enfin, les Agaws, très-fidèles aux engagements pris entre eux, ne se regardent pas comme liés par ceux qu'ils prennent envers les étrangers, et ils témoignent en tout par leur conduite à l'égard de leurs voisins du Metcha, du Damote et du Dambya, d'une incompatibilité qui justifie la tradition d'après laquelle ils seraient un peuple autochthone, dépossédé par les races qui prévalent aujourd'hui en Éthiopie.