—Personne.
—Par la mort de Guoscho! Je reconnais là mon père.
Et se tournant vers quelques seigneurs:
—Voilà bien l'imprévoyance de Monseigneur, ajouta-t-il. Il a toujours besoin de quelqu'un qui pense pour lui. Mes soldats osent à peine circuler dans ce pays, et il laisse venir Mikaël jusqu'à moi sans escorte, quand il eût donné tout au monde pour le retenir auprès de lui!
Birro me recevait dans une hutte construite en roseaux, ronde, d'environ sept mètres de diamètre, conique par le haut, et entièrement revêtue d'un chaume épais. Elle n'avait pour ouverture qu'une porte basse et étroite, et quoiqu'en plein jour, l'obscurité y eût été complète sans quelques torches tenues par des pages.
Les chefs ont l'habitude, lorsqu'ils doivent passer quelques jours dans un campement, de faire construire une hutte contiguë à leur tente, qui sert alors comme d'antichambre. Cette précaution devient surtout nécessaire dans le Dambya où, pendant une partie de la belle saison, les mouches sont en si grande quantité qu'on a de la peine souvent à ne pas en avaler à chaque bouchée. Dans quelques localités, elles constituent un véritable fléau pour les hommes et pour les animaux; une espèce surtout, armée d'un fort aiguillon, désespère les chevaux et les bœufs au point de les rendre intraitables. Le meilleur moyen de s'en affranchir est de se tenir dans des lieux obscurs et enfumés.
Des joncs frais tapissaient le sol de la hutte du Prince, et au centre, un large lit de cendres, où fumaient quelques tisons, indiquait par leur odeur qu'on avait fait des carbonnades. Birro avait l'habitude de faire griller ses viandes devant lui pour les soustraire à l'influence de l'œil malin qui ne manquait pas, disait-il, de les frapper lorsqu'on les grillait devant sa tente, sous les yeux et le nez des soldats, toujours portés à convoiter les bons morceaux. Sur un alga dressé en face de l'entrée étaient jetés pêle-mêle toge, turban, amulettes, ceinture, un brassard en vermeil, une magnifique pèlerine en peau de mouton et le sabre du Prince; son riche bouclier était accroché au-dessus, à côté de son lourd javelot et de trois carabines damasquinées d'or; au chevet de l'alga, un enkassé, piqué en terre, soutenait à un de ses crampons un petit pupitre et son livre d'heures. Birro était assis par terre, près du foyer, sur une peau de bœuf préparée avec son poil; quelques seigneurs lui tenaient compagnie, et une vingtaine de soldats, debout, suivaient la conversation et les moindres gestes de leur maître; les plus hauts de taille subissaient, en larmoyant, le dais de fumée condensée à la partie supérieure de la hutte. Les rayons rouges des torches, qui déchiraient inégalement l'obscurité, les physionomies mâles de ces gens aux longues chevelures, les poitrines nues, les draperies hardies et gracieuses des toges, les scintillations des armes, tout contribuait à donner à ce tableau un charme et une énergie étranges.
En Europe, l'homme ne reconnaît pas l'homme pour maître; il lui obéit sans doute, mais indirectement et par l'intermédiaire d'institutions qui sont ses maîtres impersonnels. En Éthiopie, l'autorité est partout vivante et personnelle; tous commandent et obéissent directement à l'homme; c'est au moyen de l'homme qu'on arrive à tout, et c'est sur lui et par lui qu'il faut agir. Aussi, dans les moindres réunions, toutes les intelligences sont en éveil, chacun s'y déploie et observe, car rien n'est indifférent pour personne. Dans un état social de cette nature, qui fait vivre continuellement ensemble des hommes revêtus de pouvoirs inégaux et intermittents, le discernement s'accroît et l'on se perfectionne dans l'art difficile de traiter avec ses semblables et de maîtriser ses propres impressions; la rudesse disparaît des manières et du langage, les convenances acquièrent l'omnipotence, la vertu même leur est soumise dans ses manifestations. Ces tendances se confirment dans les centres où l'autorité à tous les degrés sert naturellement d'attraction aux hommes d'élite, et la plupart des cours des princes éthiopiens sont des écoles de savoir-vivre et de politesse, où l'énergie et le facile dévouement de la vie barbare apparaissent mêlés aux reflets des civilisations antiques.
Birro, l'épaule et le bras nus passés en dehors de sa toge, trônait familièrement au milieu de ses compagnons de guerre. Il pouvait avoir vingt-cinq ans. Grand de taille, il avait les talons saillants et les pieds longs, mal tournés et gauchement attachés à des jambes un peu grêles; le haut du corps bien nourri, sans corpulence, et les muscles de ses épaules dénotaient la force; ses bras étaient trop longs et disgracieux dans leurs gestes; ses mains quoique un peu grandes étaient belles et élégantes. Il avait la figure ovale, la barbe noire et rare, la bouche grande et les dents superbes; le nez aquilin, largement enraciné, les narines mobiles, les yeux vifs, grands et enfoncés sous des arcades couronnées d'épais sourcils, le front développé, légèrement fuyant et commençant déjà à se dégarnir; son col long et fort était d'une flexibilité telle qu'il pouvait presque regarder son dos, ce qui, joint à la petitesse de sa tête et à l'ensemble accentué de ses traits, lui donnait parfois la pose d'un oiseau de proie.
Tout en lui indiquait l'intelligence, la passion, une énergie cruelle et une sensibilité exquise; il n'avait pas ce qui complète le tyran supérieur: l'impassibilité du visage et du regard. Les muscles de son visage, toujours prêts à se contracter, indiquaient un caractère tourmenté, l'inquiétude, le soupçon et l'astuce; et quand son regard ordinairement bienveillant s'animait, il devenait pénétrant et difficile à supporter. Ses manières annonçaient l'orgueil, la fierté et un certain élan dominateur qui dénotait que sa fortune était ascendante. Doué d'une mémoire des plus heureuses, il n'oubliait plus le terrain ou l'homme qu'il avait vu une fois. Physionomiste habile, il montrait souvent une perspicacité féminine dans son discernement des caractères. Il s'emportait sur ses préventions comme sur ses préférences; ses amitiés, toujours conduites par la passion, se sont toutes éteintes dans le sang. Calculateur et cupide, ses richesses étaient ordonnées d'une manière scrupuleuse et avare; malgré cette disposition, il donnait en prince, et sa libéralité intelligente, ingénieuse souvent, lui a valu une réputation de générosité qui attirait dans son parti des chefs et des soldats de fortune des provinces les plus éloignées. Langue dorée à l'occasion, il était à son gré bourru ou gracieux et insinuant; mieux que personne, avant d'étreindre sa victime, il savait l'envelopper de sa parole pleine d'artifice. Jaloux et envieux de toute supériorité; aujourd'hui bon, sensible, tendre même, demain dur, cruel, le sarcasme à la bouche. Sa pensée, qui procédait par soubresauts, était comme un champ de bataille où le bien et le mal se disputaient l'empire; il passait sans transition d'une action vertueuse à un trait de férocité. Parfois les paroles sortaient de sa bouche, comme par orage, par explosion volcanique: il révélait alors ses intentions les plus secrètes; parfois c'est en silence qu'il accumulait ses résolutions, ses ruses, ses bassesses, et qu'il échafaudait ses projets. Un tel caractère ne pouvait être fort d'une façon continue; aussi était-il dissimulé et défiant à l'excès. Il m'arriva un jour que j'entrai de grand matin dans sa tente, de le trouver tout en larmes devant un livre de prières. Il me parla de quelques-uns de ses actes avec repentir, mépris, et de sa vie entière avec découragement; je tâchai de le relever dans l'estime de lui-même et de ranimer sa confiance; il se calma, se prêta à mes raisons, mais soudain il se redressa comme une couleuvre dégourdie, et il me dit, le regard flamboyant, que je n'étais pas sincère, que je le trahissais, que j'étais son ennemi moi aussi, et sans attendre ma réponse, il me sauta au cou en me demandant pardon.