—Vous autres, là-bas! s'écria-t-il, qu'on nous serve!
Quand il eut mangé, il distribua de sa main aux soldats ce qui restait de la panerée; et le boire se prolongea au milieu de conversations animées.
Mes gens furent logés chez des notables, et l'on dressa pour moi une tente à côté de la hutte du Prince.
—Fils de ma mère, me dit-il, je sais que tu n'aimes pas dormir comme nous côte à côte avec tes amis; tu seras seul quand tu le voudras, mais il faut que tu soies assez près pour que je puisse m'assurer que tu dors en paix. Si des rêves omineux viennent te troubler, moi, ton frère, je serai là, auprès de toi; et quand les soucis chasseront mon sommeil, j'irai me rasséréner à tes côtés.
Je passai ainsi quelques semaines dans l'intimité orageuse de ce Dedjazmatch. La nuit, il m'appelait ou venait me réveiller pour m'entretenir de ses regrets, de ses craintes ou de ses espérances: il me disait qu'il voulait tourner son père contre le Ras, dont il redoutait de devenir captif, et il me demandait mon avis sur la fidélité de tel ou de tel de ses chefs. Il parlait religion, philosophie, guerre, poésie, chasse, médecine; d'amour fort peu. À deux ou trois heures du matin, il prétendait quelquefois que nous avions faim et il ordonnait d'égorger un mouton gras; il voulait manger des grillades et il faisait fouetter un page, un soldat ou une femme de service dont les allures à demi endormies lui paraissaient trop lentes. D'autres fois, son chapelet à la main, il venait furtivement s'asseoir sur mon alga et, récitant ses prières, il me réveillait de la main tout en me faisant signe de faire silence. Son chapelet terminé, il me disait:
—Je ne puis te voir dormir quand je veille. Tout ne doit-il pas être commun entre nous? Nous devrions mourir le même jour. Puis, vois-tu, je me méfie de tous mes hommes; ma vie n'est qu'un long semblant; j'ai besoin de parler à cœur ouvert. Attristons-nous sur moi.
Quelquefois il cessait d'égrener son chapelet, son regard devenait méditatif, et, après être resté silencieux, le front dans la main, oubliant ma présence, il se levait soudain, commençait une prière, mais quittant la formule usitée, il s'adressait à Dieu en termes improvisés et poignants; puis il se tournait vers moi en riant de confusion, mais les yeux encore pleins de larmes.
Dès le lever du soleil, il commençait l'expédition des affaires, présidait le conseil, rendait la justice et envoyait de tous côtés des messagers pour nouer ses intrigues compliquées. La vigilance, l'ordre, le discernement qu'il déployait surprenaient tout le monde. Il formulait ses instructions et ses ordres avec concision et clarté, et possédait le don de commandement; il avait l'adresse de faire croire à une supériorité plus grande encore que celle dont il était doué; la moindre parole était dite à intention; il posait toujours, souvent vis-à-vis de lui-même, et il était comédien consommé. Quelquefois, nous montions à cheval pour jouer au jeu de cannes; d'autres fois, le déjeuner ou le dîner se prolongeait des heures entières: on buvait, on causait, on écoutait les trouvères. Un dimanche, nous nous rendîmes à l'église de Findja.
Depuis près d'un siècle, Findja servait de capitale aux Polémarques du Dambya, et les libéralités de plusieurs d'entre eux avaient enrichi son église et son clergé. C'était la première fois que le Dedjadj Birro s'y rendait. Il était monté sur une mule superbement caparaçonnée, et, dédaignant d'en tenir les rênes, il les avait confiées à deux piétons qui couraient de chaque côté de sa monture. Un long collier de riches amulettes était passé par dessus sa toge, d'une blancheur éclatante et traînant presque jusqu'à terre; il était coiffé d'un volumineux turban de mousseline et portait une pélerine blanche de peau de mouton, garnie en vermeil: les mèches de la toison, longues de plus d'une coudée, ondulaient gracieusement à ses moindres mouvements. À quelques pas derrière, se pressaient silencieusement tous ses notables; pour lui faire honneur, ils allaient bouclier au bras. Devant lui, son cheval Dempto, conduit à la main, se balançait sous la housse écarlate de sa selle. En tête, les timbaliers, gonfanon et parasol déployés, battaient la marche des grands jours. Une centaine de cavaliers, en tenue de combat, ouvraient la marche, fermée par six cents rondeliers d'élite.
Tout le clergé de Findja vint à sa rencontre avec croix et images. À la porte de l'église, le Dedjazmatch mit lestement pied à terre, jeta sa pélerine à un soldat, et, se découvrant la poitrine, il se prosterna jusqu'à terre, avant même d'entrer dans la première enceinte, où stationnait une foule considérable. Là, drapant sa toge à la façon respectueuse, il s'adossa à un mur et reçut des mains du prieur un long bâton, en forme de béquille, qu'on trouve dans les principales églises et dont se servent les moines pour se soutenir debout durant leurs longues oraisons.