Un des deux pages fit observer, avec ce manque de pitié fréquent à son âge, qu'il serait curieux et neuf de voir comment un Cophte supporterait ce supplice; et le silence suivit cette remarque venimeuse. Je songeai avec désespoir que mes armes étaient loin de moi: j'oubliais le pistolet qui ne me quittait jamais, et, dans mon trouble, portant machinalement la main à ma ceinture, j'en sentis la crosse. Mais ce mouvement fit tomber un pan de ma toge, et laissa à découvert ma main sur mon arme.

—Ramène ta toge, me dit mon frère; on t'a vu.

Il ne se trouvait dans la hutte qu'un soldat armé, et il n'aurait pu empêcher une action vive et résolue. Mais la pensée que j'entraînais mon frère à une mort certaine m'arrêta. Je me résignai à mon destin. Je savais qu'ordinairement, lorsque le supplice doit suivre de pareilles menaces, un assistant, sur un signe ou un clignement d'œil du maître, sort discrètement pour prévenir qui de droit de l'exécution à faire. Je m'attendais à être assailli à ma sortie de la hutte.

Un lourd silence succéda à cette scène. Oubié évitait de me regarder; les assistants semblaient compâtir à ma position, la Waïzoro surtout: comme elle me le fit dire plus tard, elle était native du Gojam, et savait que ses compatriotes me traitaient comme leur enfant d'adoption, et que quelques mois auparavant j'avais rendu service à son père. Enfin, Oubié dit quelques mots à l'oreille d'un page qui sortit. Les assistants s'interrogeaient du regard. Sentant que ma position ne pouvait plus durer, je dis à mon frère de rester, et j'allais me lever pour sortir, lorsque le Prince disparut derrière les toges qu'étendirent les pages, et les vieillards nous firent signe de nous en aller. L'envoyé français demeura.

Les abords presque déserts de la hutte me rassurèrent; à la porte de l'enceinte stationnaient des soldats dont les allures n'annonçaient rien d'inquiétant. En arrivant au milieu d'eux, je me sentis soulagé, et chaque pas qui m'éloignait du lieu de la scène brutale que je venais d'essuyer sembla me ramener dans une atmosphère plus légère.

Nous nous réfugiâmes dans la hutte d'un Européen absent momentanément du camp; là, je pus mesurer à loisir toute la distance qui séparait mes rêves de la triste réalité qui pesait sur nous. Entre autres choses, le Prince m'avait dit: «Avise à ne jamais plus fouler la terre de mes États. Les Anglais et vous, vous êtes parqués sur des terres maudites et vous convoitez notre climat salubre: l'un ramasse nos plantes, un autre nos cailloux; je ne sais ce que tu cherches, mais je ne veux pas que ce soit chez moi que tu le trouves!»

Bientôt l'envoyé français vint s'installer dans la même hutte que nous, mais il ne put rien nous apprendre de ce qui s'était dit chez le Dedjazmatch après ma sortie, car il ne comprenait pas l'amarigna, et il n'avait pour interprète qu'une créature du Dedjazmatch.

Comme on se le rappelle sans doute, en quittant Adwa j'avais envoyé mon cheval et les bagages de mon frère par la route directe et relativement facile des caravanes allant à Gondar; j'avais dit au serviteur à qui je les avais confiés de nous attendre à une étape de cette ville, et nous n'avions emmené avec nous que quelques hommes, porteurs des instruments astronomiques dont mon frère n'avait pas voulu se séparer. Ces gens s'esquivèrent, abandonnant leur paie plutôt que de suivre désormais des gens tombés dans une disgrâce comme la nôtre. Mes suivants, qui étaient des soldats, furent les seuls à ne pas déserter. Quelques-uns d'entre eux sont restés longtemps depuis à mon service, et en rappelant notre position chez Oubié, il n'est arrivé à aucun d'eux de faire allusion à leur fidélité dans ce moment difficile où j'étais à leur merci.

Le lendemain, vers dix heures du matin, notre compatriote fut appelé au déjeuner du Dedjazmatch. Quelques instants après, un soldat vint nous porter de la part du Dedjazmatch le message suivant:

«Ne passe pas la journée, ne passe pas la nuit. Va-t-en, sinon il en ira mal pour toi; et si, dorénavant, j'apprends que tu es dans mes États, tu auras à pleurer la perte de tes membres.»