J'appris alors que mon frère, après avoir passé quelque temps à Aden, s'était embarqué pour l'Égypte, où il espérait trouver des soins médicaux plus intelligents; qu'il était revenu à Aden, où, sous le prétexte qu'il pourrait bien être un agent secret du gouvernement français, le capitaine Heines lui avait suscité des difficultés de toute nature, jusqu'à défendre aux officiers d'entretenir des rapports avec lui; qu'enfin mon frère avait cru opportun de s'éloigner et d'aller m'attendre à Berberah, malgré le gouverneur, qui voulait empêcher son embarquement, alléguant qu'il attendait à son sujet des ordres de son gouvernement.
Mon hôte me dit que mon arrivée faisait sensation; le bruit courait que, comme frère d'un agent secret je devais être pour le moins un homme dangereux; les officiers n'en croyaient rien, mais le gouverneur profitait de l'occasion pour exercer sur eux une pression qui, selon lui, dépassait ses pouvoirs et contre laquelle il était très-heureux de protester ostensiblement, ne fût-ce que pour la dignité de l'épaulette.
J'envoyai une lettre à mon frère; le manque d'une occasion pour Aden retarda sa réponse. J'eus à échanger une correspondance avec le gouverneur pour faire lever l'interdiction faite aux patrons de barques indigènes de me recevoir à leur bord; et je m'embarquai pour Berberah, après avoir séjourné un mois à Aden.
Je me séparai à regret de mon aimable hôte, le lieutenant Ayrton, qui, de même que les autres officiers de la garnison, ne douta pas un instant du caractère de mon frère, mais qui n'hésita pas à manifester l'indépendance de ses sympathies pour un voyageur qui se dévouait au culte de la science.
Après quatre jours de mer, nous mouillâmes dans la partie rade-foraine de Berberah.
Berberah est situé dans le pays des Somaulis, sur la côte d'Afrique, faisant face à celle d'Aden. Pendant cinq mois de l'année, il s'y tient une foire alimentée par les caravanes venant de l'intérieur, du royaume de Harar surtout, et par les petits bâtiments arrivant de la Perse, de l'Inde, de Mascate, de Zanzibar et de l'Arabie. Il s'y fait beaucoup d'affaires, vu le commerce relativement assez restreint de ces parages; la première caravane y arrive au commencement de décembre, et la dernière en repart vers la fin d'avril. À un jour fixé, les Somaulis, qui forment sa population annuelle, abandonnant leurs campements et leurs maisons en nattes, chargent leurs femmes, leurs enfants et leurs ustensiles sur des chameaux, et partent dans toutes les directions pour l'intérieur; tous les navires reprennent la mer; et pendant sept mois de l'année, Berberah reste complètement désert. Les principales provenances qui alimentent cette foire sont: des esclaves, des bœufs, des moutons, de la myrrhe, du café, de l'or (en petite quantité), du civet, de l'ivoire, de la gomme, quelques peaux, de l'encens, du cardamôme et du beurre fondu. Les importations sont: des étoffes de coton de l'Inde et de la Perse, du cuivre, de l'antimoine et surtout de l'argent. Les Somaulis, peuple pastoral, ont peu de besoins, mais ils sont attirés à Berberah par l'espoir d'exploiter les trafiquants. Tout étranger, dût-il ne rester qu'un jour à Berberah, est obligé de choisir parmi les Somaulis un abbane ou protecteur, à qui il doit faire un cadeau en argent ou en nature. Cet abbane le protége contre les avanies, répond de sa personne, de ses biens et de sa conduite, préside à ses ventes et achats, sur lesquels il perçoit de petits profits; il lui sert d'arbitre dans ses contestations, et il est arrivé souvent qu'il se soit fait tuer plutôt que de le laisser molester.
Je trouvai mon frère encore souffrant; l'état de sa vue lui ayant fait craindre au Caire de ne plus pouvoir écrire, il s'était adjoint comme secrétaire un jeune Anglais. Il me désigna un abbane qui, selon la coutume, m'envoya un mouton et divers mets préparés, en échange desquels je lui fis le cadeau habituel, qui rappelle les xénies en usage dans la Grèce ancienne. En débarquant, j'avais cru sentir que les indigènes me regardaient de mauvais œil, et tous les détails que mon frère me donna sur son séjour me confirmèrent dans cette opinion. Il m'apprit que peu avant mon arrivée, sur le bruit répandu à Berberah que le capitaine Heines serait bien aise qu'on attentât à sa sûreté, son abbane l'avait engagé à écrire au capitaine pour qu'il démentît au moins un pareil bruit, et celui-ci lui avait répondu que comme gouverneur d'Aden, il n'avait pas à s'occuper de ces détails d'un intérêt tout personnel.
Nous cherchions à gagner le Chawa en passant par Harar, petit royaume à quatre ou cinq jours de marche de Berberah. Mais ici encore, il nous fallut compter avec le gouverneur d'Aden, qui employa contre nous son agent de confiance, un Somauli nommé Scher Marka, établi à Aden. Cet homme, fort influent parmi ses compatriotes, à cause du trafic étendu qu'il faisait, se tenait durant la foire à Berberah, d'où il approvisionnait de bétail et de diverses denrées la garnison d'Aden; il nous fit dire qu'à moins de nous concilier le capitaine Heines, nous chercherions vainement à gagner Harar. Un marchand maugrebin, natif de l'Algérie française, nous confia qu'à la suite d'instructions venues d'Aden, Scher Marka avait fait décider dans une réunion de Somaulis qu'aucun chef de caravane ne nous admettrait. Bientôt, des bruits de plus en plus fâcheux circulèrent sur notre compte; nos abbanes nous prévinrent de ne plus sortir le soir, de ne pas nous éloigner, même le jour, des habitations; que sinon, ils ne pourraient plus répondre de nous.
Des vieillards Somaulis vinrent nous demander quels motifs incitaient le gouverneur d'Aden contre nous; mais pour leur faire comprendre notre position, il eût fallu leur expliquer l'état des choses en Europe, et tout un ordre d'idées peu intelligibles pour eux. Ils nous demandèrent aussi quel grand intérêt nous engageait à braver, comme nous le faisions, un péril évident; et il nous fut aussi difficile de leur répondre clairement sur ce point. Ils eurent cependant l'air de comprendre, Dieu sait quoi. En partant, ils nous dirent:
Gardez-vous néanmoins; quelques mauvais Somaulis songent peut-être à lever contre vous leurs javelines; mais il y a encore de braves gens parmi nous; espérons que leur influence pourra contenir ces méchants, dont le premier tort, à nos yeux, est d'obéir à des suscitations étrangères à nos tribus indépendantes.