Sur plusieurs points de ces côtes d'Afrique, il y a quelques familles originaires d'Arabie, et ces familles sont d'autant plus fières de leur origine que, dans ces parages, lorsqu'on veut compléter l'éloge d'un homme, on dit: «C'est un véritable Arabe.» Il se trouvait précisément que Saber était infatué de son extraction arabe, qu'il prétendait être la seule qui fût avérée à Toudjourrah. Au pétillement de ses yeux, à la façon dont il se rengorgea en s'agitant sur son alga, je vis que j'avais touché juste.
—Ô mon maître, me dit-il, tu as donc entendu parler de moi? Je ne suis qu'un obscur trafiquant perdu ici, au milieu de gens grossiers, et voici que mon nom a frappé ton oreille au delà de la mer! C'est naturel après tout: bonne race est le plus précieux des biens qu'Allah nous donne. Que le Prophète bénisse ceux qui m'ont transmis le sang d'Ismaël! Mais toi, comment t'appelles-tu?
—Mikaël.
—Eh bien, Mikaël, puisque c'est ton nom, tu es venu ici pour aller dans le Chawa sans doute? Mais ces gens sans religion ont aliéné le droit d'accueillir les étrangers. Mes pères, à moi, donnaient le pain et le sel aux meurtriers mêmes de leurs proches, quand au nom d'Allah, ils se présentaient devant leurs tentes; et ces fils de chiens se disent Arabes, après avoir mis leur hospitalité en tutelle des Anglais! Je sais ce qui se passe: on veut t'empêcher de te reposer ici, toi, l'étranger d'Allah, l'homme en voyage, qui ne demandes qu'à laisser sur notre terre l'empreinte de tes sandales. Aurais-tu envie de leur résister? Il sera curieux de voir ce qu'ils pourront faire. J'ai entendu parler des Français; ils ne sont pas riches comme les Anglais, dit-on, mais ils sont braves. Notre chef et ses acolytes ont follement accepté l'argent d'Aden, croyant qu'il n'y avait qu'à le prendre; ils vont avoir à le gagner. Les Français n'ont-ils pas aussi des vaisseaux sur la mer?
—Sans doute, répondis-je.
—Eh bien, fortifie-toi; dis à ces gens: Allah m'a conduit ici et j'y reste. Ils seront embarrassés.
Il appela sa fille et nous fit servir le café et de l'eau miellée. Il m'expliqua comme quoi mon arrivée mettait la population en émoi: un fort parti faisait opposition au Sultan, et ce parti s'intéressait vivement à l'issue de ma démarche, la première de ce genre depuis que le Sultan et ses partisans étaient à la solde du gouverneur d'Aden.
Encouragé par ces révélations, je retournai à la demeure du Sultan, devant laquelle une soixantaine d'hommes accroupis en cercle tenaient conseil. Dès les premières objections opposées à notre débarquement, notre patron de barque, lui, avait cru prudent de remonter à bord. J'entrai dans la maisonnette, et je me postai à la lucarne du fenil pour observer ceux qui délibéraient sur moi. Plusieurs orateurs se levèrent successivement; après une discussion longue et animée en langue afar, le Sultan et quatre ou cinq des plus anciens vinrent s'asseoir à l'entrée de la maisonnette et me firent signe de descendre. Ils me dirent que le Conseil m'enjoignait de me rembarquer immédiatement. Je me bornai à demander leur injonction par écrit. On apporta plume, encre et papier, et je regardai mon entreprise comme avortée. Mais la difficulté fut de s'entendre sur la rédaction: j'insistais pour l'emploi de termes explicites et trop peu diplomatiques par leur franchise. La plume et l'encrier furent bientôt mis de côté, et le Sultan retourna avec ses compagnons au Conseil, où la discussion reprit avec une vivacité nouvelle. Enfin, à bout d'arguments sans doute, le Sultan s'écria en arabe cette fois, pour que je le comprisse:
—Que veut-il donc, cet homme? Veut-il envahir la demeure des gens? Ne serions-nous plus maîtres chez nous?
Tous les membres du Conseil se tournèrent vers moi.