Avant de quitter Toudjourrah, nous pensâmes qu'il convenait d'informer Sahala Sillassé de nos tentatives pour arriver jusqu'à lui, des causes qui les avaient rendues infructueuses, ainsi que de l'arrivée prochaine dans ses États de l'ambassade anglaise et des mobiles qu'elle pouvait avoir.

Prévoyant que les agents anglais chercheraient à arrêter ma lettre, mon frère en fit cinq copies que nous donnâmes à cinq messagers différents. Effectivement, deux de nos messagers se laissèrent séduire par nos rivaux, et deux exemplaires tombèrent entre leurs mains; mais les trois autres sont parvenus sous les yeux de Sahala Sillassé, et l'insuccès complet de l'ambassade du capitaine Harris nous a donné satisfaction.

Quand j'appris au Sultan que nous allions quitter Toudjourrah, il me témoigna son contentement de me voir partir, et ne put s'empêcher de m'avouer qu'il était malheureusement à la solde des Anglais, et que ni lui ni ses compatriotes n'étaient plus les maîtres chez eux; et comme il ne se trouvait pas de barque libre, sur-le-champ, il nous en nolisa une d'autorité. Le vieux Saber était tout triste.

—Va, mon fils, me dit-il. À choisir, j'aimerais mieux votre position que celle de tous ces gens; et il y a ici plus d'un honnête musulman qui pense comme moi. J'espère vivre assez pour pouvoir passer la mer et me retirer dans le pays de mes pères, où l'hospitalité et le culte des aïeux sont encore pratiqués. Va; qu'Allah te guide! Respecte les vieillards comme tu l'as fait en moi; et la terre reverdira sous tes pas.

En parlant ainsi, il m'accompagna jusque loin de sa maison; il dut s'asseoir sur une pierre pour se reposer; et je m'éloignai de lui pour toujours.

Dès que les effets furent embarqués, les partisans du Sultan manifestèrent leur joie; les hommes du parti contraire restèrent dans leurs maisons, et je fis parmi eux ma tournée d'adieu. Deux hommes seulement eurent le courage de nous faire la conduite jusqu'à notre barque.

Les plateaux de la haute Éthiopie, dont l'accès se hérissait pour nous de difficultés, devinrent à mes yeux comme une terre promise. Le serment qui me liait au Dedjadj Birro m'incitait à de nouveaux efforts; et avec l'énergie et l'abnégation que donne l'âge où nous étions, nous décidâmes de tout effronter, plutôt que de renoncer à notre entreprise. Je proposai cependant à mon frère de rentrer en France pour y rétablir sa vue, mais il ne voulut rien entendre, et me répondit que dût-il se faire conduire et sonder le terrain avec un bâton, il marcherait devant lui.

Nous mîmes à la voile le 12 mai 1841. Un fort vent du sud nous fit franchir le détroit de Bab-el-Mandeb; et quatre jours après, nous abordions à Hodeydah, dans l'Yémen.

FIN DU PREMIER VOLUME.

NOTE I.